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Les enquêtes de Varg Veum
Avec beaucoup d'humour, Gunnar Staalesen - écrivain norvégien né à Bergen en 1947 - avoue qu'au début de sa carrière littéraire en 1969, il se
rêvait comme le nouveau Knut Hamsun [1] mais qu'il déchanta assez vite. Il se tourna donc
vers le genre policier en 1975. Deux ans plus tard, il crée le personnage du détective Varg Veum qui connaîtra jusqu'à
aujourd'hui une douzaine d'aventures.
Si le premier roman dans lequel apparaît son personnage fétiche obéit réellement aux codes classiques du polar, Gunnar
Staalesen va très vite et radicalement modifier son angle d'approche, se détachant d'un modèle qui l'aurait sans doute conduit à écrire par la suite encore et
toujours le même livre. On sait que c'est le lot de pas mal de romanciers, malheureusement encouragés par un

public qui adore qu'on lui raconte toujours la même histoire, si possible pas trop compliquée, avec de simples variations d'habillage et une
éventuelle surenchère dans la violence et/ou le morbide. Staalesen conservait sans doute suffisamment d'ambition littéraire et d'honnêteté pour faire autre chose
qu'un produit duplicable à la saveur standardisée.
La forte volonté de comprendre le monde qui entoure ses personnages, un indéniable talent
d'écriture et un solide sens de l'humour font toute la qualité des livres de Gunnar Staalesen. La matière policière reste assez accessoire dans son travail, la pâte humaine qui fait les
crimes étant par contre au centre de toutes ses attentions. Profondément ancrées dans le quotidien banal et l'intime fonctionnement
des individus, ces histoires se refusent au voyeurisme de la violence et de la mort mais ce n'est
pas pour autant que ces dernières sont absentes de l'œuvre, bien au contraire. Il faut simplement consentir un effort
supplémentaire car tout ceci se joue à un autre niveau de lecture.
Les romans mettant en scène Varg Veum ne font pas ouvertement le procès de la société norvégienne et ne sont donc
politiques que
de façon indirecte. Ce dont parle Staalesen, en véritable moraliste, c'est de l'effondrement des valeurs
concomitant à cette modernité exclusivement individualiste dans laquelle vit l'Occident.
Notre détective découvre bien souvent que ce qui compose les relations interdividuelles - amour, vie de couple, famille, communication entre les générations, amitié -
est désormais vide, au moins du sens qu'on leur accordait

jusque là.
Les individus ne font qu'en maintenir les apparences mais ce qui est novateur dans
le discours de Staalesen, c'est que ce maintien se fait
en dépit des personnages et vaut autant
pour soi-même que pour l'Autre ou l'extérieur.
Il ne s'agit donc pas uniquement d'hypocrisie [2]. Quand celle-ci est présente, elle intervient comme un premier
niveau de l'apparence, qui reste finalement assez classique (le couple qui fait comme s'il s'aimait encore, la famille faisant croire qu'elle est unie, les
amis d'enfance qui font comme s'ils s'appréciaient). Derrière se dissimule toujours une autre tromperie,
un
mensonge à soi-même dont ne sont pratiquement jamais conscients les acteurs des histoires
mais qui joue comme unique moyen de dissimuler leur profonde angoisse d'
être.
Sous des dehors de privé plein de dérision et d'auto-suffisance (celle-ci rapidement démasquée dans
Pour le meilleur
et pour le pire), Varg Veum n'est pas seulement un détective solitaire : c'est un homme
seul. Une grande partie du personnage n'est qu'un immense
et permanent appel à être aimé et, en cela, il n'est guère différent de la plupart des personnages qu'il croise. A de rares exceptions, tous
donnent l'impression de n'être pas à la bonne place, de ne pas jouer le bon rôle et de surtout ne pas savoir ce
que doivent être cette place et ce rôle mais de faire comme si, attendant qu'on leur dise quel est le sens de tout ceci.
Staalesen montre très bien que ce sens - en tant que transcendance - n'existe plus nulle part, dans cette vie désormais réduite au
matérialisme de nos sociétés. Mais le rapport aux objets est dérisoire, ce ne sont pas eux qui aiment ou haïssent. Le malheur de tous ces personnages,
c'est leur dépendance aux regards des autres. Dans cette indifférence, dans cet indifférencié, le crime - quelle que soit sa nature - apparait au meurtrier comme acte fondateur de
son autonomie (
Pour le meilleur et pour le pire, La Belle dormit cent ans) ou affirmation ultime de soi (
La femme dans le frigo, Anges déchus) et
toujours
comme fabrique de sens. C'est bien là que se situe vraiment toute la violence du monde...

Varg Veum est la clé de lecture de l'ensemble. Banal, fébrile, incapable également de trouver sa place, Staalesen le dote néanmoins d'une lucidité
particulière, d'une profonde compassion, d'un sens de la poésie quotidienne et d'un humour ravageur qui le distingue très clairement des
héros traditionnels du roman noir. Je ne peux que remercier Michael Hubeaux, lecteur de ces chroniques, de m'avoir fait
découvrir - au détour d'un échange sur Mankell - l'existence de Gunnar Staalesen, auteur drôle, subtil, profond et honnête. Une combinaison
suffisamment rare désormais pour vous en recommander, à mon tour et chaudement, la lecture (Paris, avril 2007).
Gunnar Staalesen - Les
enquêtes de Varg Veum Page 2 >
Illustrations de cette page : Bryggen, le Bergen de la Hanse • Le marché aux poissons • Autre vue de Bryggen
Musique écoutée durant l'élaboration de cette présentation de l'œuvre de Staalesen : Du Hugo Wolf (cela tombe bien pour Varg Veum) avec les Orchesterlieder, Nagano dirigeant le
le DSO Berlin chez Harmonia Mundi (2005). Merci à mon frère Alain, grand défricheur d'oreille devant l'Éternel pour ce très beau cadeau !