Maj Sjöwall et Per Wahlöö - Le roman d'un crime
Les enquêtes du commissaire Beck (suite)Le
policier qui rit (1968) 
Un homme vide sa mitraillette sur les passagers du dernier bus de la
ligne 47, tuant huit personnes et en blessant grièvement une
neuvième. Parmi les victimes, l'inspecteur Ake Senstrom, jeune
collaborateur de Martin Beck, dont la présence à bord du bus est
totalement inexpliquable professionnelement parlant. Attendant une
éventuelle sortie du coma du survivant, le groupe d'enquête élargi à
Mansson et Nordin s'engage à vérifier le passé de chacune des
victimes, découvrant au passage des turpitudes du modèle
suédois soigneusement cachées. Mais c'est le pourquoi de la
présence de Senstrom dans le bus qui va intéresser le plus Beck et
Kollberg et c'est près de la charmante Asa Torell, fiancé de
l'inspecteur assassiné qu'ils vont commencer à entrevoir un début de
réponse.La mobilisation exceptionnelle due à la mort de Senstrom fait que le roman nous montre pour la seule fois du cycle tous les protagonistes travaillant ensemble dans un même but mais sans vraiment oublier leurs divergences et leurs inimitiés. Sjöwall et Wahlöö vont pouvoir approfondir les portraits des enquêteurs parfois seulement effleurés dans les épisodes précédents et la place très singulière que chacun tient finalement au sein de l'équipe. Dans l'incertitude de cette enquête qui semble piétiner, chacun va se saisir d'un morceau selon son propre tempérament (l'obstination tétue de Rönn venant à bout du message incompréhensible du survivant, la mémoire phénoménale de Melander retraçant l'une des victimes, etc.) et sa propre façon d'envisager son métier. Tous ces efforts convergeront enfin dans le schéma final d'explication et l'arrestation du coupable.
La voiture de
pompiers disparue (1968) 
Quelque par, un homme se suicide en laissant deux mots sur une
feuille de papier : Martin Beck. Autre part, chargé par un
autre service d'organiser la filature d'un petit malfrat impliqué
dans un trafic de voitures volées, Larsson se retrouve en pleine nuit
et dans le froid à surveiller la maison de son suspect. Soudainement,
celle-ci explose. Au péril de sa vie, Larsson sauve presque tous les
habitants des quatre appartements de la maison alors qu'étrangement
les pompiers tardent à arriver. L'équipe de Beck se met au travail et
aimerait bien qu'il s'agisse d'un incendie accidentel...Les méthodes d'enquête de la police sont au cœur de ce cinquième roman. A plusieurs reprises, les policiers se retrouvent devant un mur incompréhensible qui bloque leur progression. Intuitivement, Martin demande au légiste de s'intéresser à un aspect du cadavre mais il ne sait trop comment utiliser le résultat obtenu. Puis, tout le monde se met à courir après un suspect qui reste totalement introuvable. En fait, c'est Melander qui, à deux reprises, oriente vers un début de réponse : les méthodes mais surtout les esprits policiers ne sont pas réellement capables d'affronter la complexité. Il leur manque cette part d'imagination capable de les faire sortir de leurs schémas routiniers (rôle tenu par la contingence, le hasard, dans les volumes précédents). C'est parce que la mort du petit malfrat est à la fois un suicide et un meurtre que l'affaire est déconcertante. Une fois ceci compris et accepté, les policiers peuvent progresser vers un nouveau mur. C'est parce qu'ils adoptent trop rapidement ce qu'ils connaissent de la petite délinquance suédoise qu'ils partent à la recherche d'un Olofsson mort depuis longtemps. Ce n'est finalement qu'en résolvant l'énigme du camion de pompiers, véritable signature du meurtrier, qu'ils pourront comprendre à qui ils ont affaire.
Vingt-deux, v'la des frites (1970) 
Alors qu'il réunit ses principaux collaborateurs dans le meilleur
restaurant de Malmö, un célèbre et richissime entrepreneur est abattu
d'une balle en pleine tête par un homme qui s'échappe tranquillement
par l'une des fenêtres du restaurant. Après de nombreux cafouillages,
l'enquête échoit à Martin Beck car l'homme d'affaires a surtout
construit sa fortune sur le trafic d'armes avec les colonies
portugaises d'Afrique et l'on soupçonne en haut lieu un meurtre
politique. Cela n'empêche pas les enquêteurs de fouiller la vie des
proches du défunt : une jolie veuve, un bras droit aux dents longues
et un fondé de pouvoir véreux auraient-ils pu commanditer le meurtre
? Comme souvent, la très prosaïque solution de l'énigme apparaîtra
presque par hasard et les vrais méchants ne seront pas forcément
punis.La toile de fond de cette enquête est principalement l'incurie policière et la dégradation sociale induite par un affairisme aveugle uniquement préoccupé de ses profits, dans une société qui n'est solidaire que d'apparence. Avec leur économie de moyens habituelle, Maj Sjöwall et Per Wahlöö se contentent de nous montrer, dans la réalité de la vie des gens ordinaires, les conditions d'existence qui leur sont faites par ceux qui, dans le même temps, s'empiffrent au Savoy. A l'autre bout de cette injustice, ceux qui s'en mettent plein les poches n'obtiennent même pas le brevet de respectabilité, le prestige qu'ils escomptaient, de la part de ceux qui pensent bien sûr être au-dessus du lot (comme le confirme avec mépris l'aristocratique sœur de Larsson). En quelques images brèves et efficaces est tracée sous nos yeux une société de classes hermétiquement closes à l'Autre et prospérant sur le plus faible...
La violence faite aux hommes par le modèle social trouve parfois comme exutoire une violence réciproque que Martin Beck, et par delà nos deux auteurs, ont du mal à condamner totalement. Quant à l'impéritie policière, abordée ici sur un mode drôlatique, elle est autant le fait du flic de base (le duo Kvant-Kristiannson, l'inspecteur Buckland) que des grands chefs stockholmois, la Sécurité intérieure (SEPO) étant, dans ce roman, savoureusement épinglée.
Page 1 2 3 4 5
Illustration de cette page : Voiture de pompiers