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Les enquêtes
du commissaire Beck
Difficile, à la lecture du premier roman de Sjöwall et Wahlöö, publié
en 1965, de deviner l'orientation que va prendre le cycle des
enquêtes du commissaire Beck. Pourtant, en dix livres seulement -
intitulés génériquement
Le roman d'un crime - Sjöwall et
Wahlöö vont jeter les bases d'un roman policier critique, politique,
engagé dans la révélation de ce que cache le
modèle suédois,
alors salué partout dans le monde comme la réussite d'une économie
qui mettrait au centre de son développement l'homme et ses besoins.
Dès lors, le lecteur sera invité à estimer
de quel crime on
est en train de l'entretenir...
Qu'on ne s'y trompe pas cependant, le cycle est bien du genre
policier et il est traité de la façon la plus réaliste possible. Du
travail de police lent, long, incertain, hasardeux dans lequel sont
subtilement tissés les motifs de la vie sociale suédoise telle
qu'entendent la présenter Sjöwall et Wahlöö. Toute l'intelligence des
auteurs est d'avoir compris que la police était une des rares
institutions capable de produire, en permanence, une vue crédible de
toutes les classes de la société.
Sjöwall et Wahlöö ne vont donc pas se priver de cette possibilité de
questionner le(s) monde(s) suédois, directement en réaction à un
évènement ou de façon plus générale. Dans
L'homme au balcon,
le désespoir sans fin des parents des petites victimes du
tueur cotoiera l'indignation vertueuse de ces bons bourgeois
armés prêts à s'organiser en milice pour se défendre d'un simple
voleur. Dans
22, v'la des frites, tout l'éventail de la
société suédoise sera convoqué dans le constat de la perte des
valeurs de solidarité entre les hommes : prolétaires exploités,
hommes d'affaires sans scrupules, haute bourgeoisie méprisante. Dans
Le policier qui rit, les enquêteurs entreront en contact avec
toutes les couches de la société, du travailleur immigré au petit industriel
magouilleur, les victimes du bus étant un microcosme d'une certaine vie
stockholmoise, etc. En quelques phrases d'apparence anodine, la surface lisse
et partagée du miracle suédois est totalement dynamitée.
De la même façon, l'équipe de policiers que l'on voit travailler tout au long des dix romans ne
porte pas un regard unanime sur ce monde. Chacun y prend part ou y
répond d'une façon contrastée révélatrice de son origine, son
éducation, sa trajectoire personnelle. L'ambiance n'est d'ailleurs
pas très chaleureuse dans l'équipe, les heurts sont fréquents,
l'estime entre membres assez rare. Tous pourtant ont la même ligne de
conduite : ils sont là pour servir le peuple, dans le respect du
droit et avec cette certitude partagée que la violence engendre la
violence.

Ce n'est
pas le cas du reste de la police et c'est sur cette institution,
dévoreuse de ressources budgétaires et véritable état dans l'état,
que vont se concentrer, en grande partie, les critiques de nos
auteurs. Tout ceci se fait dans le cours du récit, l'humour est
présent en permanence, il ne s'agit jamais d'un
pensum
lourdingue qu'il faudrait avaler, coûte que coûte. Car Sjöwall et
Wahlöö possèdent un talent d'écriture rare et sans doute, plus rare
encore, une confiance absolue en leurs lecteurs. Ils tracent le cadre
et l'esquisse avec légèreté et nous laissent - j'aime le voir ainsi -
construire notre livre avec notre histoire, notre expérience, notre
morale ou notre engagement. C'est aussi pourquoi leurs livres ne
prennent pas une ride : leurs préoccupations citoyennes sont depuis
longtemps celles de toutes les "démocraties" occidentales, les
réponses à apporter sont toujours à construire.
La psychologie des personnages et son évolution au cours du temps est
une autre des grandes réussites du
Roman d'un crime. Aucun
des personnages ne sera vraiment semblable à ce qu'il était au départ
quand sera tournée la dernière page des
Terroristes. Même
Melander, pourtant le plus coincé et le plus conformiste changera un
peu. Certains personnages - Beck ou Kollberg - vont profondément
mûrir et se révéler tout au long du cycle et ceci influencera tant la
relation à leur environnement que la façon d'exercer leur métier.
L'évolution des autres sera peut-être moins perceptible en dehors de
l'aspect professionnel, soit parce qu'ils sont entièrement satisfaits
de la façon dont ils ont réussi à organiser leur vie (Melander, Rönn
ou Nöjd) soit parce leur démarche de rupture est bien antérieure et
que leur vie actuelle reste finalement un mystère (Larsson).
La lecture chronologique est impérative pour bénéficier de cet
approfondissement, surtout pour les personnages de Beck et de
Kollberg. J'ajoute que la qualité de l'écriture du couple évolue
également au cours du cycle et qu'il serait dommage - pour le début
de l'œuvre - de commencer par les trois merveilles que sont
L'abominable homme de Säffle, L'assassin de l'agent de police
et
Les Terroristes. (Paris, octobre 2006)
Le corps nu d'une jeune femme, violée puis étranglée, est retrouvé,
par hasard, durant le dragage d'un canal près de Motala. Qui est-elle
? D'où vient-elle ? Comment et par qui a-t-elle été tuée ? Ces
questions vont hanter l'inspecteur Ahlberg chargé de l'enquête et
Martin Beck, venu de Stockholm, pour l'assister. Une enquête longue,
difficile, mouvante va commencer avec son cortège de déceptions,
d'attente jusqu'à son ultime retournement...
J'ai lu
Roseanne pour la première fois il y a plus de trente
ans et je continue de considérer ce roman comme un chef d'oeuvre.
Roseanne est une femme indépendante et libérée, qui veut vivre ses
envies et ses désirs. En 1965, ce monde n'est pas prêt à l'entendre,
encore moins à l'accepter. C'est un monde rétréci, dominé par une
pensée que l'on ne nomme pas encore
machiste et par une vision
morale très imprégnée de religieux où des femmes comme Roseanne sont
le diable. Elle est une
Carmen des temps modernes, elle
choisit puis se lasse, au nom de sa seule sensualité/sexualité. Comme
Carmen, celui qui lui donne la mort est certain de la sauver en se
sauvant lui-même...
En nous parlant de la quête de l'identité de l'inconnue, c'est
d'abord de la très complexe personnalité de leur enquêteur que nous
entretiennent les auteurs. Le lien qui l'unit à la morte va virer peu
à peu à l'obsession respectueuse, au dialogue quasi amoureux. Beck
n'est pas un être exceptionnel, c'est un homme de devoir, un obstiné
qui doit constamment lutter contre l'indifférence du monde, contre
l'apathie, la lassitude qui l'envahissent devant la dureté des
évènements et la lenteur des progrès de l'investigation. Mais c'est
aussi et surtout un être d'une profonde compassion qui doit, au nom
de tous les hommes, réparer le tort fait à la jeune femme.
Sjöwall et Wahlöö : les enquêtes de
Martin Beck page 2 >
Illustrations de cette page : Immeubles du
vieux Stockholm • Ancienne plaque de la police suédoise