James Sallis
Histoire(s) de Lew GriffinBête à bon Dieu (2001) 
Une chambre, un cadavre, un homme regardant par la fenêtre dans la nuit.
Il est assez facile, je crois, de percer le caractère énigmatique de cette première scène, qui sera répétée en conclusion du livre avant l'explication finale. En attendant, « il n'est pas encore minuit, il ne pleut pas », confirmant l'annonce faite – à la fin de L'œil du criquet – que ce récit ne serait peut-être pas méta-métadiégétique.
Bête à bon Dieu tient cette promesse, s'annonçant comme le prolongement ordinaire d'une chronique familiale. Cinq années
ont passé. Alouette est mariée et vient de mettre au monde une fille qu'elle a prénommée LaVerne. Assistante sociale et militante
forte en gueule comme sa mère, elle est l'objet d'étranges lettres de menaces sur lesquelles va se pencher Griffin.Deborah est totalement absorbée par un projet théâtral (la mise en scène de la comédie Les Guêpes d'Aristophane) au point de se fondre dans son travail et de disparaître petit à petit de la vie de Lewis. Avant cela, elle livre de façon cryptée la clé du mystère du cycle [1].
Don Walsh est à la retraite, il a rencontré Jeanette avec qui il passe dorénavant son temps. Un jour, il joue au héros dans un supermarché, se fait descendre par un jeune type et se retrouve, avec ce dernier, à l'hôpital. Doo-Wop est toujours vivant, partage désormais ses histoires devant les caméras des touristes et file de bar en bar juché sur un vélo ultra-moderne que lui a donné un producteur avec qui il envisage de travailler. Sans aucune explication, David a de nouveau disparu.
Il y a donc un certain délitement autour du Lewis que nous connaissons, bien que tout semble à sa place. La lumière est ici plus crue, permettant de tracer un portrait de La Nouvelle-Orléans et de l'Amérique plus acerbe, au grain plus dur qu'à l'ordinaire. Avec moins d'ombres et sans chaos temporels, on distingue parfaitement les légères variations dans des événements racontés antérieurement, qui nous rapprochent peut-être de la vérité [2]. En attendant, Lew Griffin semble plus préoccupé par les lettres de menaces visant Alouette et la mort des pigeons du Parc que par l'absence de Dave.
Comme par procuration cependant, tous les fils narratifs du roman vont exclusivement tourner autour de la relation père-fils et toutes ces histoires vont se rêvéler être également des procurations. Don Walsh adopte le jeune qui lui a tiré dessus pour lui offrir la chance qu'il n'avait pas donner à son propre fils (et pour tenter ainsi de devenir père). Lester Johnson a sacrifié sa vie pour prendre en charge celle de Dog Boy, l'enfant rejeté pour son anormalité par ses parents, patrons de sa défunte femme. Quant à Terence Braly, il crée pour Danny Eskew – le fils abandonné du Dr Guidry – la possibilité d'une famille en adressant ces lettres étranges à Alouette. Tous pourraient dire comme ce dernier, cet homme plein de compassion dont l'existence paraît être le reflet de celle de Lew : « si vous les approchez suffisamment, leur âme se déverse dans la vôtre ».
Il ne reste plus qu'à dévoiler l'ultime procuration [3], celle qui a permis par l'écriture de donner vie à Lewis Griffin. Il est à présent minuit et l'orage peut éclater.
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