Leonardo Padura
Les enquêtes de Mario CondeÉlectre à La Havane (1995) 
Les Quatre Saisons - III
Suspendu pour avoir frappé un de ses collègues, Mario Conde est néanmoins rappelé par le major Rangel pour s'occuper d'un curieux cadavre :
un jeune homme, découvert étranglé dans le Bois de La Havane, maquillé et vêtu d'une superbe et extravagante robe rouge. Il s'agit d'Alexis Arayán, fils de
l'ambassadeur cubain auprès de l'Unicef. Au grand effarement de Conde et de ses préjugés, l'enquête s'oriente vers les milieux homosexuels de la ville.
Le meurtre d'Alexis Arayán, fils des classes supérieures, permet à Leonardo Padura de creuser une nouvelle fois le sillon de la faillite, tant morale qu'historique, de l'élite cubaine. Electre à La Havane est très dense et c'est ce qui le rend passionnant, trois ans après le moyen Vents de Carême.
Avec le personnage d'Alberto Marqués – homme de théâtre rebelle, dérangeant et homosexuel, dérangeant parce qu'homosexuel –, Padura revient sur
la répression qui toucha ce milieu, auquel on associait tous les intellectuels, au début des années 1960.Portée par le machisme latin (dont Mario Conde est un magnifique représentant), la bigoterie catholique (incarnée ici par la victime et sa mère) et l’homophobie stalinienne, la Révolution, qui s'enorgueillissait d'avoir sorti du joug de la prostitution les dizaines de milliers d'homosexuels qu'entretenait le tourisme sexuel étatsunien, dénonça soudainement ceux-ci. On rapporte que Fidel tenait alors, dans ses discours, les maricónes [1] pour des « agents de l'impérialisme » et l'homosexualité pour une « décadence bourgeoise ».
Lunes de Revolución, supplément littéraire du quotidien Revolución, auquel collaborait notamment le dramaturge Virgilio Piñera – brièvement arrêté –, fit les frais de cette nouvelle orientation et fut fermé en 1961. Des délations suivies de séances publiques d'humiliation furent organisées dès 1964, poussant certains au suicide. Entre 1965 et 1968, on envoya dans des camps de travail forcé et avec la certitude de pouvoir les rectifier, un grand nombre d'homosexuels et autres asociaux. [2]
L'évocation de Leonardo Padura ne peut aller si loin dans la dénonciation. Alberto Marqués, plus inspiré de Virgilio Pireña et d'Antón Arrufat [3] que de Reinaldo Arenas [4], a connu la disgrâce et la solitude, pas les coups ni les insultes, les camps ou la prison. Avec Électre à La Havane, Padura peut cependant entreprendre un salutaire travail de mémoire, notamment pour son public cubain. Au royaume des masques (Máscaras est le titre original du roman), les nouvelles orientations du régime castriste réhabilitent les anciens intellectuels sanctionnés et le présente désormais comme le défenseur éternel des droits des homosexuels [5].
Mario Conde découvre en Alberto Marqués un être intelligent, cultivé et sans aucune hypocrisie, qui va lui permettre d'accélérer son évolution
personnelle. Padura joue parfaitement de l'opposition des deux personnages, transformant le vieux dramaturge en un accoucheur de pensée et même
de destin : Mario n'écrira-t-il pas sa première nouvelle depuis Domingos et le lycée ? N'envisagera-t-il pas un peu plus son inadaptation
à cette vie policière ?L'obstination rebelle toujours vivace de l'homme de théâtre et sa propension à continuer de créer malgré l'adversité contrastent évidemment avec la passivité de la génération du Conde. En cela, l'enquêteur et ses amis semble partager le fatum d'Électre, dévorée par son obsessive mission de tuer sa mère Clytemnestre, mais paralysée dans l'action et qui manipula son Oreste de frère pour qu'il fasse, à sa place, le sale travail. Transfiguré en Electra Garrató, incapable de vivre du fait de son homosexualité et incapable de mourir du fait de sa foi catholique, Alexis Arayán manipulera son meurtrier, seul à même de lui faire rencontrer son destin.
Mario Conde retiendra la leçon et fera bon usage de cette obligation de choix. La fin d'Électre à La Havane le voit démissionner de la police après le renvoi du major Rangel, accusé d'avoir couvert les agissements de subordonnés insoupçonnables et pourtant corrompus. Autres masques...
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Musique écouté durant l'écriture de cette note : Symphonie en si bémol majeur, d'Ernest Chausson. Galette Apex de 2006.