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Henning Mankell

Les enquêtes du commissaire Kurt Wallander (suite)

Le guerrier solitaire (1995) Mankell Wallander Le guerrier solitaire

Appelé par un vieux fermier dans la campagne profonde, Wallander assiste, impuissant, à l'immolation par le feu d'une adolescente inconnue dont il ne restera comme trace qu'un bijou à ses initiales. L'enquête sur son identité est vite interrompue par l'annonce du meurtre d'un ancien ministre suédois de la Justice, retraité à Ystad, assassiné d'un coup de hache puis scalpé sur la plage devant sa maison. Quelques jours plus tard, un autre scalp est prelévé sur un marchand d'art connu, également assassiné d'un coup de hache.

Le Guerrier solitaire repose sur un tel ensemble d'invraisemblances factuelles et psychologiques que j'ai du mal à comprendre les critiques dithyrambiques qui lui ont été adressées. C'est encore plus frappant quand on le compare à Anges déchus de Gunnar Staalesen, écrit six ans plus tôt sur un thème similaire (la vengeance dans une fratrie) et qui est, à l'inverse, un chef d'œuvre complexe, pudique, cohérent et psychologiquement juste, bénéficiant d'un vrai style d'écriture au service d'une réelle vision politique et morale de la société, toutes choses évidemment moins vendeuses.

En 1991, une adolescente de Malmö âgée de quatorze ans est enlevée, séquestrée, violée et peut-être même torturée par une bande de pépés pervers qui sont loin d'être des débutants. Une semaine plus tard, elle est retrouvée dans un parc de la même ville, dans un état de psychose [3] conduisant à son internement en hôpital psychiatrique. Bien que la police suédoise soit présentée par ailleurs comme l'une des plus médiocres du monde, on peut s'étonner de l'absence d'une quelconque enquête correcte de sa part ou de celle des services sociaux et médicaux (le viol ne se prouverait que par le dire de la victime ?). Mankell Guerrier solitaire Bon, admettons que la société suédoise en soit là... Émettons alors quelques doutes sur le fait que des gens ayant mis en place, apparemment dès 1989, un réseau de traite d'êtres humains (alimenté par des enlèvements dans des pays pauvres de la zone caraïbe et de l'hémisphère sud, et dont la Suède ne représente qu'une étape) choisissent soudainement de séquestrer une jeune mineure suédoise, de lui faire subir les pires turpitudes et de lui permettre de regagner vivante (soit volontairement, soit par négligence, les deux propositions étant aussi peu crédibles l'une que l'autre) son domicile.

Puis, il faut se demander à quel moment celle-ci a pu sortir de son silence psychotique pour confier à son journal intime ce qui venait de lui arriver ? Mais, surtout, on aimerait bien comprendre comment elle a pu connaître l'identité de ses agresseurs, compte tenu du luxe de précautions dont ces messieurs entouraient leurs "fêtes" (le témoignage de la prostituée Elisabeth Carlén est très clair à ce sujet). Ce n'est pas qu'une question de détail puisque c'est sur la foi des écrits de sa soeur que l'adolescent vengeur va se mettre en chasse. Bien évidemment il ne pourrait partir sur son sentier meurtrier s'il ne connaissait pas, au préalable, ces identités, sauf à reporter sur lui les capacités et compétences pour les découvrir. Mais Mankell ne tire pas cette trop grosse ficelle et le garçon ne fait donc que suivre ce que sa sœur n'a jamais pu écrire. Étonnant, non ?

Comme l'épisode dramatique qui ouvre réellement l'histoire, c'est-à-dire l'immolation par le feu de la jeune Santana [4], ou "l'évasion" de l'hôpital psychiatrique sont également totalement invraisembables, que reste-t-il alors de cette histoire bâclée de violence juvénile fantasmée ? Eh bien, il reste le message, diront les zélotes. Quel message ? La fascination maladive de Mankell pour la vengeance, présentée ici comme la seule solution pour que justice contre ces "barbares" soit rendue ? Tssst, mais non, c'est... attendez, ça va me revenir.. euh, c'est... En fait, tout semble dit dans les quatre malheureux paragraphes de la page 548 où Wallander/Mankell tire la leçon habituelle de tout ceci : l'homme est le mal, et ce dernier gangrène cette société, dans un long et invisible travail de sape. Désormais, seule la force (la violence légitime ?) semble pouvoir avoir raison du mal... au risque de rendre l'existence invivable, constate quand même, perplexe, le commissaire. Nous voilà bien avancés.

La cinquième femme (1996) Mankell Wallander La cinquième femme

Alors qu'il rentre à peine d'un voyage à Rome avec son père, Wallander est précipité dans une série de crimes plus horribles les uns que les autres (il ne fait pas bon vivre en Scanie...). Un vieillard, poète et ornithologue amateur, est retrouvé empalé sur des tiges de bambou acérés. Un fleuriste, connu pour son amour des orchidés, disparaît de Scanie alors qu'il devait se rendre au Kenya. On le retrouve trois semaines plus tard, étranglé au fond d'un bois. Rien ne semble relier ces deux crimes sauf leur brutalité...

Il s'agit exactement du même livre que Le guerrier solitaire - une histoire de vengeance contre des êtres abjects qui coulaient des jours heureux en Suède -, mais avec un autre habillage, plus cohérent que le précédent roman - ce qui n'est pas difficile -, mais plus sadique et plus violent encore, Mankell décrivant avec une gourmandise et un voyeurisme toujours aussi suspect les différents pièges dans lesquels tombent les victimes. La justice privée étant, à l'exception du premier roman, le thème récurrent de l'œuvre, Mankell décide d'être, cette fois, très didactique, sans doute pour préciser une pensée jusqu'à présent peu diserte. Il fait donc progresser en parallèle l'enquête sur les meurtres - dont le lecteur moyen a rapidement compris qu'ils étaient des actes de vengeance - et la constitution des milices de citoyens. On voit bien qu'il s'agit du même mais, pour être sûr que le message est bien passé, Mankell en remet une couche dans les dernières pages [5].

L'intérêt réel de ce livre se trouve dans son très rapide épilogue, beaucoup moins bâclé d'ailleurs qu'à l'habitude. Pour la première fois, Mankell tente vraiment d'exprimer quelque chose d'important concernant la violence, sans pour autant, à mon sens, y parvenir. Toute l'histoire d'Yvonne Ander montre à quel point elle fut victime et, avec elle, toutes celles qu'elle vengea. Il est fort possible que, comme les policiers dont Mankell évoque la compréhension pour la meurtrière [6], les lecteurs aient pu développer une forte empathie pour Yvonne Ander.

Mankell Wallander La cinquième femmeSi Wallander prolonge les entretiens avec Yvonne au-delà des besoins de l'enquête (la "descente symbolique au fond du gouffre" de la page 563), c'est qu'il a besoin de réaffirmer le caractère monstrueux de cette femme qui possède en elle "la sagesse et la folie mêlées" (page 559). Il faut que le même constaté quelques paragraphes plus tôt entre les bons citoyens apprentis lyncheurs et la meurtrière ne soit finalement pas de même nature. Il faut qu'une ligne invisible les sépare, permettant d'affirmer que nous ne sommes pas tous des monstres, afin de pouvoir la condamner sans se condamner soi-même. Or, il est impossible de voir Wallander trace cette ligne qui retranche Yvonne de la communauté des hommes, tout simplement parce que cette séparation est impossible. On sait à quel moment il affirme voir en elle le monstre (quand elle évoque la strangulation de la deuxième victime) mais est-ce l'horreur de ce crime là qui vaut condamnation ou le seul fait d'avoir tuer ? Mystère et illusion... car cette "soustraction" ne permet pas à Mankell/Wallender de répondre à son ultime question : "C'est comme si Yvonne et son père se faisaient signe, de part et d'autre d'un fleuve. Alors même qu'ils n'avaient rien en commun. Ou bien ? Wallander se demanda ce que lui-même avait en commun avec Yvonne Ander. Il n'avait pas de réponse à cette question." (page 574). Le meurtrier de Konovalenko (voir La lionne blanche) a la mémoire bien courte...


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Illustration de cette page : Go Khla Yeh dit Geronimo • Janus