Henning Mankell
Les enquêtes du commissaire Kurt WallanderLes chiens de
Riga (1992) 
Une embarcation macabre aborde les plages d'Ystad. A son bord, le
cadavre de deux inconnus assez vite identifiés comme des Lettons liés
à la mafia russe. Un enquêteur de Riga débarque à Ystad. Wallander a
juste le temps de se lier d'amitié avec lui avant qu'il ne reparte en
Lettonie et s'y fasse assassiner. C'est au tour de Wallander de
traverser la Baltique pour aider l'enquête de la police
lettone.
Je pense que Meurtriers
sans visage avait été conçu sans tenir compte d'une éventuelle
postérité ; il était un univers fini et suffisant, dans lequel pas
mal de vaisseaux avaient été brûlés.Pour cette suite, Mankell décide de balader son inspecteur vers d'autres rivages, pour lui donner peut-être une dimension d'observateur des grands problèmes du monde (ce que confirme le thème des romans 2, 3 et 4). Les pays baltes, qui venaient juste d'accéder à leur indépendance, pouvaient être un sujet intéressant pour le public suédois, à la fois proches et suffisamment dépaysants. Malheureusement pour le lecteur français - qui prend connaissance du bouquin plus de dix ans après les évènements -, tout ceci est daté et superficiel. L'intrigue politico-policière n'est pas très intéressante, pas suffisante en tous les cas pour supporter la description des longs états d'âme dépressifs de Wallander. Le thème de l'homme seul dans un environnement qui lui est étranger n'est pas particulièrement bien traité. L'histoire d'amour semble totalement improbable (mais peut-être est-ce le lot de toute histoire d'amour ?).
La lionne
blanche (1993) 
Une société secrète d'Afrikaners fanatiques rêvant d'une Afrique du
Sud a jamais figée dans l'apartheid organise un attentat contre une
personnalité de premier plan. Sa mort doit jeter le pays dans le
chaos total d'où devra sortir, forcément, un pouvoir blanc raciste
revigoré. Un tueur noir est engagé et son entraînement est confié à
un ancien membre du KGB. A Ystad, une mère de famille méthodiste et
agent immobilier disparaît soudainement. Son mari, sa communauté
religieuse ne peuvent croire à la thèse de l'épouse volage qui vient
tout de suite à l'esprit de Wallander et de son équipe. La découverte
de son corps au fond d'un puits et, à proximité, un doigt noir
tranché remettent tout en cause...
La connaissance que Mankell
a de l'Afrique et l'actualité de l'époque (entre la légalisation de
l'ANC de 1990 et la tenue des premières élections multi-raciales en
1994) conditionnèrent certainement le thème de ce troisième opus. Le
groupe Résistance boer dont le Comité serait
l'émanation secrète fait référence à l'AWB [1], le parti
fasciste créé au début des années 1970 par Eugène Terreblanche, très
actif à cette période.Mankell nous apportait donc un témoignage à chaud sur la situation en Afrique du Sud, à un moment important de son histoire (si l'on parlait suédois car la traduction française ne datant que de 2004, l'intérêt testimonial est plutôt faible). Certains critiques du livre ont contesté la vision très "angélique" que Mankell donnait de Frederik de Klerk mais je crois que le choix très manichéen effectué par l'auteur peut se justifier pour des questions d'efficacité narrative. Après tout, on espère que les gens qui ont découvert le contexte du roman ne se sont pas contentés de celui-ci et qu'ils ont éventuellement consulté d'autres ouvrages, historiquement plus pertinents.
Le volet suédois du livre est trépidant, macabre, violent et peut se révéler prenant, une fois accepté que le destin de l'Afrique du Sud peut se décider dans la campagne scanienne. Ce que je trouve intéressant, c'est le basculement de Wallander qui clôt La lionne blanche et la position très ambigüe de Mankell sur la violence. Contrairement à ce que j'ai pu lire dans des critiques ici et là, il ne s'agit pas de légitime défense mais bien d'une vendetta entre Wallander et Konovalenko, les autres policiers en étant expressément écartés par leur chef. Ce qui va se passer n'est pas seulement la mort d'un tueur sans scrupules, c'est son exécution [2] (la mort volontairement donnée, pour des raisons personnelles et passionnelles), par quelqu'un dont le rôle est justement de lutter contre toute justice privée. Pour un auteur présenté comme s'inquiétant de la violence qui règne dans son pays, il y a là une transgression inexplicable. Quelle légitimité, demain, pour un Mankell moralisant sur une société violente ?
L'homme qui
souriait (1994) 
Sur une plage du Danemark, le commissaire Wallander tente de se
remettre de sa dernière aventure (voir La lionne blanche) et se pose
la question de son avenir au sein de la police d'Ystad. Il reçoit la
visite d'un ami avocat, Sten Torstensson, dont le père, avocat lui
aussi, est décédé dans un accident routier classé sans suite par la
police, mais que lui estime avoir été provoqué. Wallander ne donne
pas suite à la demande de son ami d'enquêter sur cette mort. De
retour à Ystad et sa démission déjà dans la main, il apprend le
meurtre du jeune avocat.Dès les premières pages, Mankell crée une ambiance oppressante, poisseuse, qui ne se démentira pas de tout le roman. Nous sommes là dans le milieu de la magouille financière et politique de haut niveau où la vie des gêneurs ne compte pas pour grand-chose. La mort du vieux Torstensson, qui ouvre le roman, possède un caractère irréel, fantomatique et inéluctable plutôt réussi. Le personnel du château est décrit comme sans âme - ou plutôt un stéréotype d'âme qui rend tout ce petit monde interchangeable - et entièrement dévoué à la présence prégnante du Pouvoir (le magnat) ou de son incarnation violente (les gardes du corps), renforçant cette idée que les enquêteurs sont face à un "autre monde" inaccessible, dans lequel d'autres lois ont cours. Maintenant, cette dénonciation fait long feu car Mankell n'a rien à en dire sauf des généralités.
Quant au problème laissé en suspens à la fin du roman précédent, il ne semble pas vraiment préoccuper l'auteur. Quand nous retrouvons Wallander sur la plage danoise où il s'est exilé depuis près d'un an, la question qu'il se pose est "comment trouver la force de continuer face à ce monde de plus en plus violent ?". Sjöwall et Wahlöö montraient bien la conscience qu'avait Martin Beck d'être (comme policier et comme être humain) une partie du problème mais Mankell/Wallander continue de présenter/voir la violence comme une entité extérieure implacable contre laquelle le policier doit lutter aussi implacablement. Y compris, apparemment, en transgressant les interdits de meurtre posés par la société quand celui qui détient la force l'estime nécessaire. Inconséquent et détestable...
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