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Les enquêtes du commissaire Kurt Wallander
Une embarcation macabre aborde les plages d'Ystad. A son bord, le
cadavre de deux inconnus assez vite identifiés comme des Lettons liés
à la mafia russe. Un enquêteur de Riga débarque à Ystad. Wallander a
juste le temps de se lier d'amitié avec lui avant qu'il ne reparte en
Lettonie et s'y fasse assassiner. C'est au tour de Wallander de
traverser la Baltique pour aider l'enquête de la police
lettone.

Je pense que
Meurtriers
sans visage avait été conçu sans tenir compte d'une éventuelle
postérité ; il était un univers fini et suffisant, dans lequel pas
mal de vaisseaux avaient été brûlés.
Pour cette suite, Mankell décide de balader son inspecteur vers
d'autres rivages, pour lui donner peut-être une dimension
d'observateur des grands problèmes du monde (ce que confirme le thème
des romans 2, 3 et 4). Les pays baltes, qui venaient juste d'accéder
à leur indépendance, pouvaient être un sujet intéressant pour le
public suédois, à la fois proches et suffisamment dépaysants. Malheu-
reusement pour le lecteur français - qui prend connaissance du
bouquin plus de dix ans après les évènements -, tout ceci est daté et
superficiel. L'intrigue politico-policière n'est pas très
intéressante, pas suffisante en tous les cas pour supporter la
description des longs états d'âme dépressifs de Wallander. Le thème
de l'homme seul dans un environnement qui lui est étranger n'est pas
particulièrement bien traité. L'histoire d'amour semble totalement
improbable (mais peut-être est-ce le lot de toute histoire d'amour
?).
Une société secrète d'Afrikaners fanatiques rêvant d'une Afrique du
Sud a jamais figée dans l'apartheid organise un attentat contre une
personnalité de premier plan. Sa mort doit jeter le pays dans le
chaos total d'où devra sortir, forcément, un pouvoir blanc raciste
revigoré. Un tueur noir est engagé et son entraînement est confié à
un ancien membre du KGB. A Ystad, une mère de famille méthodiste et
agent immobilier disparaît soudainement. Son mari, sa communauté
religieuse ne peuvent croire à la thèse de l'épouse volage qui vient
tout de suite à l'esprit de Wallander et de son équipe. La découverte
de son corps au fond d'un puits et, à proximité, un doigt noir
tranché remettent tout en cause...

La connaissance que Mankell
a de l'Afrique et l'actualité de l'époque (entre la légalisation de
l'ANC de 1990 et la tenue des premières élections multi-raciales en
1994) conditionnèrent certainement le thème de ce troisième opus. Le
groupe
Résistance boer dont le
Comité serait
l'émanation secrète fait référence à l'AWB [1], le parti
fasciste créé au début des années 1970 par Eugène Terreblanche, très
actif à cette période.
Mankell nous apportait donc un témoignage
à chaud sur la
situation en Afrique du Sud, à un moment important de son histoire
(si l'on parlait suédois car la traduction française ne datant que de
2004, l'intérêt testimonial est plutôt faible). Certains critiques du
livre ont contesté la vision très "angélique" que Mankell donnait de
Frederik de Klerk mais je crois que le choix très manichéen effectué
par l'auteur peut se justifier pour des questions d'efficacité
narrative. Après tout, on espère que les gens qui ont découvert le
contexte du roman ne se sont pas contentés de celui-ci et qu'ils ont
éventuellement consulté d'autres ouvrages, historiquement plus
pertinents.
Le volet suédois du livre est trépidant, macabre, violent et peut se
révéler prenant, une fois accepté que le destin de l'Afrique du Sud
peut se décider dans la campagne scanienne. Ce que je trouve
intéressant, c'est le basculement de Wallander qui clôt
La lionne
blanche et la position très ambigüe de Mankell sur la violence.
Contrairement à ce que j'ai pu lire dans des critiques ici et là, il
ne s'agit pas de légitime défense mais bien d'une
vendetta
entre Wallander et Konovalenko, les autres policiers en étant
expressément écartés par leur chef. Ce qui va se passer n'est
pas seulement la mort d'un tueur sans scrupules, c'est son
exécution [2] (la mort volontairement donnée, pour des
raisons personnelles et passionnelles), par quelqu'un dont le rôle
est justement de lutter contre toute justice privée. Pour un auteur
présenté comme s'inquiétant de la violence qui règne dans son pays,
il y a là une transgression inexpliquable. Quelle légitimité, demain,
pour un Mankell moralisant sur une société violente ?
Sur une plage du Danemark, le commissaire Wallander tente de se
remettre de sa dernière aventure (voir La lionne blanche) et se pose
la question de son avenir au sein de la police d'Ystad. Il reçoit la
visite d'un ami avocat, Sten Torstensson, dont le père, avocat lui
aussi, est décédé dans un accident routier classé sans suite par la
police, mais que lui estime avoir été provoqué. Wallander ne donne
pas suite à la demande de son ami d'enquêter sur cette mort. De
retour à Ystad et sa démission déjà dans la main, il apprend le
meurtre du jeune avocat.
Dès les premières pages, Mankell crèe une ambiance oppressante,
poisseuse, qui ne se démentira pas de tout le roman. Nous sommes là
dans le milieu de la magouille financière et politique de haut niveau
où la vie des gêneurs ne compte pas pour grand chose. La mort du
vieux Torstensson, qui ouvre le roman, possède un caractère irréel,
fantomatique et inéluctable plutôt réussi. Le personnel du château
est décrit comme sans âme - ou plutôt un stéréotype d'âme qui rend
tout ce petit monde interchangeable - et entièrement dévoué à la
présence prégnante du
Pouvoir (le magnat) ou de son
incarnation violente (les gardes du corps), renforçant cette idée que
les enquêteurs sont face à un "autre monde" inaccessible, dans lequel
d'autres lois ont cours. Maintenant, cette dénonciation fait long feu
car Mankell n'en a pas grand chose à dire autre que des
généralités.
Quant au problème laissé en suspens à la fin du roman précédent, il
ne semble pas vraiment préoccuper l'auteur. Quand nous retrouvons
Wallander sur la plage danoise où il s'est exilé depuis près d'un an,
la question qu'il se pose est "comment trouver la force de continuer
face à ce monde de plus en plus violent ?".
Sjöwall et Wahlöö
montraient bien la conscience qu'avait Martin Beck d'être (comme
policier et comme être humain) une partie du problème mais
Mankell/Wallander continue de présenter/voir la violence comme une
entité extérieure implacable contre laquelle le policier doit lutter
aussi implacablement. Y compris, apparemment, en transgressant les
interdits de meurtre posés par la société quand celui qui détient la
force l'estime nécessaire. Inconséquent et détestable...
Henning Mankell - Les enquêtes de Kurt Wallander Page 3 >
Illustrations de cette page : Le monument de la Liberté à Riga • Eugène Terreblanche et les fascistes de
l'AWB