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Les enquêtes du commissaire Kurt Wallander

Henning Mankell, homme de
lettres et de théâtre partageant sa vie entre le Mozam- bique et la Suède, va écrire -
entre 1991 et 1998 - un cycle d'enquêtes policières ayant pour héros le commissaire Kurt
Wallander et, pour cadre, la petite ville d'Ystad, à l'extrémité méridionale de la
Suède.
Wallander et toute l'équipe du commissariat d'Ystad connurent un rapide succès, notamment
en Suède et en Allemagne, qui se concrétisa par une adaptation télévisuelle de leurs
aventures dès 1994. Les traductions en français furent tardives - à l'exception de
Meurtriers sans visage (1994 chez Christian Bourgois) - et leur parution chez nous
n'a pas respecté l'ordre d'écriture de Mankell (sans doute le potentiel commercial de
chaque roman a-t-il été privilégié). Il existe une mince chronologie dans le cycle, et
c'est en principe mieux de la suivre, mais une lecture dans le désordre ne gènera pas
vraiment la compréhension.
Mankell rapporte avec infiniment de détails le travail d'enquête
mais surtout les
réflexions, états d'âme, angoisses du principal personnage, qui occupe le devant de la
scène 90% du temps (sauf dans le roman initial - où les seconds rôles ne sont pas que des
ombres - et
La lionne blanche où l'intrigue est "splitée" entre l'Afrique du Sud
et la Suède). Aucune pensée de Wallander, aucun cheminement de son esprit ne nous est
épargné, ce qui donne de gros romans, écrits dans un style plutôt froid, sans relief et
sans aucun humour. Un grand nombre de lecteurs apprécie cette abondance de détails qui
vaudrait proximité, intimité avec Wallander et qui le rendrait plus vrai, plus
humain.

A l'exception du premier roman,
Meurtriers sans visage, où Mankell semble épuiser
toutes les réserves de complexité de son personnage, Wallander vit
hydroponiquement dans l'espace clos de l'enquête qu'il mène. Il n'a aucune vie
sociale, aucune vie intellectuelle (l'auteur abandonne progressivement la seule passion
qu'on connaissait à Wallander, à savoir l'opéra), les relations qu'il entretient avec ses
proches (père, fille, femme à éventuellement aimer) sont des pâles et immobiles redites
du premier roman. Psychologiquement, c'est un homme qui fait du surplace, avec une forte
tendance à s'apitoyer sur son sort et qui, surtout, peu sûr de lui, semble totalement
incapable d'affronter directement la réalité de l'existence. Dans
Meurtriers sans
visage, Mankell autorisait son héros à picoler plus que de raison pour lui permettre
au moins cette confrontation au réel. Par la suite, plus rien... Ni alcool (à l'exception d'une
formidable muflée dans
La lionne blanche, comme me l'a fait remarquer Michaël Hubeaux par courriel), ni réel...
Wallander, quoi qu'il en dise, ne s'épanouit vraiment que dans le vertige de la traque.
Je ne suis même pas certain, contrairement à ce que raconte la plupart des critiques qui
le traitent de "flic humaniste", qu'il éprouve toujours une véritable compassion pour les
victimes.
Enfin et malheureusement, à une ou deux exceptions près, Wallander est confronté au même
type d'affaires (un ou des meurtres plus ou moins épouvantables) entraînant des enquêtes
et procédures policières quasi-identiques, dans une campagne scanienne où, à part ces
assassinats, il ne se passe strictement rien. Dès lors, rien ne ressemble plus à une
aventure de Wallander qu'une autre aventure de Wallander, le thème de départ n'ayant
finalement qu'assez peu d'importance. Hors son premier roman, la "critique de la société
suédoise" à laquelle se prêterait notre auteur est plutôt superficielle, résiduelle,
accessoire puisque rien ne nous est livré de la vie, hormis la violence des crimes et la
vision très étroite d'un enquêteur incapable de la moindre réflexion politique. Mais
affirmer l'existence de cette critique sociale permet aux nombreux fans de Mankell de
conférer à l'œuvre une aura de respectabilité dont la plupart des polars se passe
pourtant (n'est pas
Sjöwall & Wahlöö,
Constantine ou Taibo II qui veut).
Henning Mankell, qui a déclaré qu'il n'aimait pas particulièrement le personnage de Kurt
Wallander, est l'un des auteurs de policiers les plus vendus dans le monde. (Paris,
septembre 2006)
Un couple de vieillards est attaqué et sauvagement torturé, en
pleine nuit, dans la ferme isolée où il habite. La vieille femme survit quelques jours à
l'agression et trouve la force de prononcer à plusieurs reprise le mot "étranger"
avant de mourir. Conscients qu'il faut taire quelque temps ce renseignement qui risque de
réveiller la xénophobie ambiante, les hommes du commissariat d'Ystad se lancent à la
poursuite des assassins. Mais l'information fuit et un mystérieux correspondant informe
Wallander que les étrangers - installés dans de nombreux camps de réfugiés dans toute la
Scanie - paieront bientôt pour ce crime atroce.
Il s'agit d'un vrai bon roman, beaucoup plus court que tous ceux qui suivront, plutôt
bien écrit, vivant, intéressant. Des seconds rôles consistants nous permettent d'échapper
à l'ennuyeuse omnipotence wallanderienne qui se concrétisera dans les opus suivants. Ces
seconds rôles plaisantent, parlent, ont une vie, ont des avis... Sur la police, sur les
rapports avec les autres administrations, sur les étrangers, qui montrent la diversité
d'opinions, les dysfonctionnements réels ou supposés de la Suède, le fait en tous les cas
que
ces gens vivent ensemble dans un espace commun et que ce n'est pas facile
(nous sommes là dans la tradition d'écriture de Sjöwall et Wahlöö).
L'enquête est longue et difficile, plusieurs mois qui permettent de comprendre que la vie
policière existe et continue "en dehors" de cette affaire. Rydberg, le mentor de
Wallander, vieux chien de chasse que la maladie épuise, flaire à chaque fois les choses
essentielles et les directions qu'il faut emprunter. Wallander, lui, a besoin de
s'étourdir dans la traque autant que dans l'alcool, il a besoin que les affaires occupent
les moindres interstices de sa vie pour ne pas avoir à affronter celle-ci. La présence
d'un Rydberg tout en patience et en humilité est un vrai garde-fou pour son élève.
Wallander est tenace, impulsif, puéril, égoïste, égocentrique et violent. Il porte un
regard sur le monde dans lequel il vit et il a la franchise de reconnaître qu'il n'y
connaît finalement pas grand chose et qu'il lui faudrait s'informer pour mieux
comprendre. Il n'en fera malheureusement rien.
Henning Mankell - Les
enquêtes de Kurt Wallander Page 2 >
Illustrations de cette page : Rue dans le centre d'Ystad •
Église d'Ystad • Le château d'eau d'Ystad