Arnaldur Indridason
Hiver arctique (Islande - 2005)

Un enfant de père islandais et de mère thaïlandaise est retrouvé mort d'un coup de couteau.Aborder, avec Hiver arctique, le thème de la présence des étrangers dans une nation qui n'a guère changé dans sa composition depuis la Colonisation pouvait se révéler tout à fait passionnant. C'est un problème assez ancien dans ces communautés très refermées du Nord parce que l'étranger, c'est souvent le gars né dans le fjord voisin et qui arrive un jour chez vous avec son dialecte et ses habitudes différentes. Le bouquin d'Ólafur Haukur Símonarson, Le cadavre dans la voiture rouge [2] que j'évoquais dans ma critique de Mýrin en juin de l'année dernière, abordait il y a vingt ans ce thème et on peut trouver les mêmes traces et réflexions dans la saga de Gunnar Staalesen, Le Roman de Bergen, pour les communautés paysannes de Norvège.
Las ! dans une enquête lente à en mourir d'ennui, Arnaldur Indridason montre que le problème de l'étranger en Islande est tout
à fait similaire à celui que nous rencontrons en Europe continentale. Ni plus, ni moins, ce qui peut
paraître surprenant pour une population tenue si longtemps à l'écart des grands flux migratoires. La société urbaine islandaise n'est pas "gangrénée par le racisme" [3]
et, à cet égard, un bouquin comme Brebis galeuses de Staalesen montrait une Norvège largement plus
xénophobe que ce que l'on entrevoit ici.Certains s'inquiètent, d'autres agissent ou insultent, mais les Islandais que l'on rencontre dans Hiver arctique ne semblent pas plus racistes que nos concitoyens, plutôt même moins. La plupart sont surtout indifférents à l'autre, basané ou non, mais la dénonciation de cette indifférence ne doit pas nous surprendre puisqu'elle est l'un des messages lancinants que fait passer Arnaldur Indriðason dans tous ses romans. Il montre au contraire que Sunee est admirée par tous ceux qui la connaissent et l'entourent, pour son courage à élever seule deux enfants tout en travaillant. Ellias était un petit garçon apprécié, qui souffrait sans doute plus intimement de sa double appartenance culturelle que d'un éventuel mépris des autres enfants pour ses origines.
En dénonçant plus que de coutume l'anglicisation de sa langue et le relâchement dans sa pratique, Erlendur pointe du doigt et à sa façon l'intégration de l'Islande dans une culture mondiale nivellante et indifférenciatrice sans doute plus problématique pour le "ce qu'est être Islandais" que toutes les familles thaïes installées au Pays des Glaces.
Ses références permanentes à un avant historique où marcher dans le pays et disparaître sans laisser
de trace, vaincu par cette nature hostile jamais domestiquée, pouvait toucher chaque Islandais alors que, désormais,
chacun a son 4x4, consomme mondial et s'enrichit (dans un système financier internationalisé qui deviendra bientôt incontrôlable)
vont sans doute dans le même sens : montrer qu'une Islande "pure" qu'il faudrait défendre de tout contact avec l'autre
ne serait que fantasme parce que n'existant pas, plus ou étant toute relative. Fallait-il un roman ennuyeux pour le dire, tout le problème est là...Car on s'ennuie ferme les deux premiers tiers de cet Hiver arctique, essentiellement parce que le personnage d'Erlendur - qui d'ordinaire "anime" de sa problématique personnelle des enquêtes jamais très folichonnes - est ici singulièrement absent. Ou, plutôt, singulièrement redondant avec les romans précédents, comme s'il était désormais coincé ad vitam dans la tempête de neige où il perdit son frère et qui le constitua [4]. En l'absence de sa fille Eva Lind (qui joue d'ordinaire si bien la mouche du coche), alors que Valgerdur n'est qu'un "devenir" périphérique et sans la contrepartie symétrique que jouait par exemple le personnage de Gudlaugur dans La voix, notre Erlendur est très éloigné - émotionnellement et professionnellement - de ce qui se passe dans le roman, laissant comme souvent tout le travail à Sigurdur Oli et Elinborg, qui sont quand même des deuxièmes couteaux.
Hiver arctique est à peu près sauvé de la damnation éternelle par son final, d'autant plus étonnant que le reste était décevant. Un livre qui a peut-être tout son sens (prophylactique ?) dans son pays d'origine mais me semble plutôt faible sous nos climats.
Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Centenaire Eugen Jochum : Symphonie en do mineur de César Frank, (Live Concertgebouw).