Yi Munyŏl
Né à Yongyang (Corée) en 1948, Yi Munyol est victime très jeune de la prise de position de son père, qui
aban- donne sa famille pour rejoindre le régime communiste du Nord en 1951. Ostracisé comme fils de "traître" au sein d'une
société sud-coréenne étouffée par la didacture militaire, autodidacte, il réussira le difficile concours d'entrée à l'université
nationale de Séoul. Auteur prolixe, complexe, sa réflexion sur la liberté, l'espérance ou l'engagement est universelle.
8 romans traduits et édités par Actes Sud

[1] La légende telle qu'elle est rapportée par Yi Munyol s'écarte de beaucoup des formes
littéraires connues, à commencer bien sûr par le choix de l'errance faite par son Ahasvérus. On consultera avec bénéfice la très intéressante étude de Gaston Paris :
Le Juif errant.

[2] "Pourquoi ne devient-on un homme véritablement heureux qu'à condition d'être triste, affamé,
assoiffé et persécuté ? Vous êtes venu après mille ans d'attente, ne pouvez-vous pas nous donner de
vrais bonheurs sans condition pénible ? Quel piètre cadeau de la part du soi-disant Dieu d'amour et de grâce !
Yi Munyŏl - Le fils de l'homme, (Actes Sud) p. 200-201
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12
2006
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Yi Munyol
Le cadavre poignardé d'un homme est retrouvé sur le bord de la route menant à un ermitage de montagne. Quand les
enquêteurs cherchent à l'identifier, ils n'obtiennent qu'un nom, Min Yosop, et un trou temporel de huit ans durant lequel
personne ne semble savoir ce qu'il était advenu de cet ancien brillant étudiant en théologie. Le sergent Nam est chargé de
remonter la maigre trace de ces années pouvant mener au meurtrier. A Séoul, il retrouve
les notes manuscrites de Min Yosop...

Il s'agit d'un livre étonnant, une "enquête policière" tout à fait unique - dans l'œuvre de Yi comme dans le
genre -, qui permet d'entrevoir la richesse d'écriture de ce très grand auteur.
Personne ne peut expliquer les évènements qui, huit ans plus tôt, détournèrent le jeune Min Yosop du magnifique avenir
que tous lui prédisaient. Réduits aux apparences, son aventure galante avec une femme mariée, l'abandon du Temple, la distribution de ses biens et le départ vers nulle part semblent être l'œuvre d'un fou, d'un esprit possédé. Le sergent Nam ne possède pour suivre cet esprit que
les carnets de notes qu'il laissa et qui retracent en détail la légende connue d'
Ahasvérus,
le Juif-errant [1]. Nam découvre, à mesure des progrès de son enquête, que le destin de Min Yosop se confond avec celui d'Ahasvérus, que
chaque pan obscur dans la vie de la victime est éclairé par cette histoire que l'on fait remonter au supplice du Christ.
De quelle façon le texte passé a-t-il déterminé le présent de la victime et où se situe le rapport à la vérité ?
Yi Munyol fonde la quête policière du sergent Nam dans l'errance théologique passée, d'Heliopolis à Babylone, de Séoul à Pusan.
Le Fils de l'Homme est un roman complexe, paradoxal et vertigineux, traitant de la condition humaine et de la liberté dans un monde sans repères,
sans transcendances.
Le jeune Ahasvérus quitte la Synagogue car sa raison raisonnante, aiguisée par Thedos le faux Messie, ne peut plus
associer dans un même élan de foi l'image d'un Dieu de compassion et celle de Son peuple toujours malheureux et perpétuellement coupable. Adam ou Caïn (lui,
le premier juif errant) n'étaient-ils pas, dans leur faute respective, les instruments de Sa volonté omnisciente ? Ahasvérus est
désormais libre, certes, mais où se situe le sens dans un monde sans Lui ? Min Yosop le cherchera dans le bonheur immédiat, les bras d'une femme,
l'ivresse des fêtes, puis dans l'humilité, la pauvreté et le partage tandis qu'Ahasvérus parcourra les routes du monde connu pour
chercher d'autres Dieux mais humains, trop humains...
Douze années plus tard, rentré à Jérusalem sans réponses, Ahasvérus part se retirer dans le désert et y fait deux rencontres qui
guideront désormais sa vie. N'est-il pas le double, l'
anti, la face cachée de la
dualité divine ? N'est-ce pas également

le cas de Cho Tongpal, face sombre de Min et qui lui permet sa lumineuse existence ? Par
cinq fois, Ahasvérus demandera à Jésus de satisfaire les besoins des humbles sur cette Terre et non dans un au-delà impossible
à atteindre pour la majorité d'entre-eux.[2] Puis il complotera son arrestation avec Judas et refusera
le repos sur le chemin du supplice :
"Continuez votre chemin. Vous êtes le Fils de Dieu. Demandez-Lui de vous reposer
au pays de Dieu. Ici, c'est la terre des hommes."
Le découragement saisit le sergent Nam quand il achève la lecture de ce dernier carnet, conclu sur le défi et l'attente indéfinie,
acceptée par l'Errant face au Supplicié. L'enquêteur pensait trouver là des certitudes sur la culpabilité
du jeune Cho, unique compagnon de Min Yosop durant ces dernières années. C'est alors qu'il remarque
que des feuillets ont été arrachés à ce dernier carnet. Une fois retrouvés, ils livreront la vérité du meurtrier et de son acte.
Le retour à la nécessaire transcendance de la Croix, la fin de l'oscillation des doubles mimétiques, le meurtre comme ultime fabrique de sens (et le suicide comme
pour réparer cette dernière illusion). Ainsi qu'il était écrit...
Illustration de cette page : Christ coréen • Le Juif errant
Musiques écoutées durant l'élaboration de cette note : Endless Wire des Who (2006), bruyants-brillants comme à mon adolescence.
Happy songs for happy people de Mogwai (2003) et Bodily functions d'Herbert (2001) beaucoup moins remuants.