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05
2007
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Jim Thompson
Frank Dillon, minable représentant du Bazar à sans sous refuse de coucher avec la jeune Mona en paiement d'une
ménagère à 33 $ acquise par la tante de la jeune femme. Menacé de perdre son job pour avoir pioché dans la caisse, Dillon
se laisse convaincre par Mona de se débarrasser de la vieille femme et d'empocher un magot qui le mettrait à l'abri du besoin.
Mais le plan ne se déroule pas comme prévu.

Chez Jim Thompson, la noirceur provient essentiellement de la crasse morale recouvrant ses personnages : médiocrité, petitesse, lâcheté,
ladrerie... d'autant plus évidentes dans
Des cliques et des cloaques que nous nous situons au bas de l'échelle sociale
américaine, pas loin de cette Rue de la Débine où des êtres à peine humains survivent entre mauvais alcool et minables combines. Nulle possibilité ici
de dissimuler quoi que ce soit.
Frank "Dolly" Dillon, personnage central du roman est donc un être médiocre, violent et abject. D'un certain côté, il a conscience de ce qu'il est et il en souffre.
C'est ce qui peut expliquer ce geste chevaleresque envers Mona, tentative de sortir de son état vite regrettée car le
bonhomme préfère habituellement se mentir en arrangeant la réalité. D'abord en s'imaginant estimable, reconnu, admiré, aimé, innocent... C'est le sens de
ces chapitres insérés par Thompson dans le cours de son récit et l'on voit bien que cette vie rêvée est la seule soupape de
sécurité pour Frank, l'unique et paranoïaque moyen de conserver un peu d'estime de soi. L'effet pervers est que, pour faire
correspondre la réalité à cette image de soi, il lui faut salir, diminuer et culpabiliser son entourage (
"il faut des esclaves aux esclaves" disait
René Char), comme si mettre plus bas que terre ceux qui ne sont déjà rien lui permettait soudainement de s'élever de la fange et de devenir quelqu'un.
Si cela peut fonctionner avec le malheureux Peter Hendrickson - agneau sacrificiel à moitié clochardisé - ou avec les deux femmes - Joyce ou Mona qui rejoignent rapidement le
troupeau des autres "roulures" ayant peuplé la vie de Dillon depuis sa mère -, le procédé fait long feu face à un Stapples. Le gérant mesquin et raté du
Bazar est plus malin que Dillon mais pas suffisamment pour ne pas finir non plus dans la peau d'un
looser. Lui aussi méprise pour exister,
dans ce
struggle for life pathétique et dérisoire.
Jim Thompson montre très bien ces moments où Frank Dillon perd pied, lorsque cette image qu'il a de
lui-même est contestée ou remise en cause par d'autres (quand Joyce comprend l'origine de l'argent, quand Stapples
démonte ses petites combines puis la machination de la mort de la vieille Farrell, quand il lui est impossible d'offrir
à Mona la vie qu'il lui avait fait miroiter), c'est-à-dire quand on lui demande de rendre des comptes alors qu'il
s'évertue depuis toujours à faire payer ceux-ci par plus faibles que lui.
C'est là que se niche la violence du personnage, dans cette défaite de n'être pas et
c'est là qu'il tue ceux qui ont le tort d'en être les témoins. Magistral.
Illustration de cette page : Patrick Dewaere dans Série noire, excellente
adaption cinématographique du roman de Thompson faite par Alain Corneau en 1979.