Paco Ignacio Taibo II
Ecrivain mexicain d'origine espa- gnole, il est né en 1949 à Gijón, dans une famille de tradition socialiste
et anarcho-syndicaliste. Opposé à la dictature franquiste, son père prendra le chemin de l'exil vers le Mexique en 1958.
Depuis 1971, Paco Ignacio Taibo II alterne l'écriture d'essais, de livres histo- riques et de romans, policiers ou d'aventures.
Ecrivain populaire à l'imagination et à la plume extraordi- nairement féconde, ses fictions s'ancrent dans la réalité
mexicaine et dans les combats que mènent les sans-grades et les démunis face à l'oligarchie issue du PRI.
Plusieurs éditeurs se partagent la publication de ses œuvres en français.
25 12 2006
Accueil > Notes de lecture
Paco Ignacio Taibo II
Du jour au lendemain, Héctor Belascoarán Shayne abandonne une vie toute tracée, son métier et son
épouse Claudia, pour embrasser la profession aléatoire de détective. Face à lui
désormais, il y a México, noire, méphitique, dangereuse, inconnue. Et, tapi dans les ruelles sombres de la
plus peuplée et de la plus polluée des villes humaines, un étrangleur de femmes insaisissable. Afin de
confondre le meutrier, Héctor va se transformer en appât.
La naissance (et pas simplement la découverte par le lecteur) d'un nouveau personnage peut être un moment tout à fait passionnant.
C'est le cas dans cette première fiction de Paco Ignacio Taibo II, publiée assez tardivement en France (2000) par
Rivages.
En démissionnant d'un emploi et d'un mariage ordinaires, Héctor Belascoarán Shayne fait le simple constat de la vacuité de sa vie. Il devient donc tout naturellement
le premier client de ce drôle de détective qu'il n'est pas encore. Poser en Sam Spade est-il suffisant quand on partage son bureau avec
un plombier libidineux et bientôt un ingénieur des égoûts, alors que l'immensité de la ville inconnue ne fait que vous offrir une
réplique de votre propre gouffre intérieur ? Bien évidemment pas, mais Taibo II nous permet de lire, selon nos désirs, un opus autant existentiel que policier.
Ce qui émerge dans le grand vide uniforme de Mexico, c'est cet étrangleur, cette ombre destructrice qui épouse si bien la
noire dépression, la pulsion suicidaire de Belascoarán Shayne. En partant à sa poursuite, notre détective donne d'abord un sens à l'espace
qu'est la ville. Si la traque ne donne rien, elle permet néanmoins
à Héctor d'ordonner, d'apprivoiser le chaos urbain et son immensité. Même si la cité
ne sera jamais un allié ultérieur, qu'elle soit au moins un
loyal adversaire. Ce faisant,
Héctor
perçoit maintenant - dans cette indifférencié jusqu'alors seulement troublé

par les plaintes
silencieuses des femmes assassinées - des existences que son ancien mode de vie lui dissimulait. Son frère Carlos et
avec lui toutes les luttes que mène le peuple mexicain depuis que le PRI a confisqué la révolution, puis les exilés espagnols fêtant la
mort de Franco, sa sœur Elisa et la fille à la queue de cheval, cabossée comme lui par une vie en miettes.
Rien n'est donné à l'avance, tous et tout ceci se mettent en place autour du détective à mesure de l'avancée
de cette quête identitaire, de cet éveil singulier au monde.
Taibo II chorégraphie de façon étonnante l'affrontement entre les rivaux que deviennent le détective et l'assassin,
les échanges de positions dans la traque, l'apparente similitude finale de leurs motivations. Belascoarán Shayne redoute de mettre
un terme à l'histoire, parce que s'envolerait peut-être le maigre butin amassé depuis l'origine de cette poursuite (on pourrait d'ailleurs se
demander ce que serait devenu Héctor, au sortir de ses ruptures,
sans cet assassin). L'étrangleur le sait, qui
a si bien lu en lui jusqu'à permettre cette unique et tragique confrontation.
Tout ce qui sera le monde littéraire futur de Paco Ignacio Taibo II est déjà là présent. Les thèmes (le milieu urbain, les luttes ouvrières,
la mémoire historique, l'engagement de l'individu, etc.) et la qualité de l'écriture : ordinaire et poétique, aventureuse et militante,
chaleureuse, populaire. Que demander de plus ?
Illustration de cette page : Calaca
La musique écoutée durant l'élaboration de
cette note : Eine Alpensymphonie de Richard Strauss, version en public livrée par le Philarmonique de Léningrad sous la baguette du
légendaire Yevgeny Mravinsky en 1962.