03
10
2006
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Qiu Xiaolong
Le corps d'une femme est retrouvé, enfermé dans un sac, dans un canal proche de Shanghaï, sans qu'aucune violence ne semble lui avoir été
faite. L'inspecteur principal Chen Cao et son adjoint Yu finissent par identifier le corps. Il s'agit de celui de la camarade
Guan Hongying, travailleuse modèle de la Nation et, à ce titre, membre éminent du Parti. Dès lors, les deux policiers vont mener
l'enquête sous la surveillance attentive du commissaire politique Zhang, vétéran du Parti et garant de l'orthodoxie communiste.
La vie exemplaire de l'héroïne rouge résistera-t-elle à cette enquête ?

C'est un premier livre très dense, qui veut livrer énormément de choses sur une Chine denguiste engagée dans
les quatre modernisations mais qui, en oubliant la cinquième (la modernisation politique, c'est-à-dire la démocratie), vit dans
la pesanteur idéologique d'un Parti toujours cramponné au pouvoir et aux mythes maoïstes.
L'inspecteur Chen Cao, le personnage principal du roman, est le reflet de ces contradictions. Poète et fils d'un professeur néo-confucianiste maltraité
par la Révolution culturelle, il est profondément enraciné dans la tradition et nombreuses - trop nombreuses ? - dans le livre sont les références aux classiques, aux poètes des dynasties
précédentes...
Jeune lettré ayant échappé à la rééducation auprès des paysans pauvres et moyen-pauvres lors de la Révo Cul, il a en plus bénéficié du programme d'épuration des cadres mis en place par Deng
après l'élimination des maoïstes radicaux. Sa situation présente, les différents avantages qui y sont attachés, il les doit au Parti,
au fait d'être considéré comme un "cadre d'avenir" et à la relation particulière qu'il entretient avec la fille d'un membre du Bureau Politique à Beijing.
On sent très bien qu'il n'adhère que modérément à toute la propagande et à cette phraséologie d'un autre âge, mais il en assure aussi la perpétuation, ne
serait-ce qu'en faisant semblant de croire à sa réalité et à son importance. Enfin, traducteur d'œuvres occidentales, il a eu accès avant les autres à la "modernité" et c'est elle qui lui assure
l'essentiel de ses revenus. Il est un "privilégié" qui, un an plus tôt, n'était sûrement pas sur la place Tian'anmen pour demander la
libéralisation du régime. Chen Cao est un pragmatique qui pense pouvoir faire changer les choses de l'intérieur (en servant le peuple avec zèle et honnêteté)
tout en bénéficiant des différents avantages liés à sa situation particulière. Une métaphore de la Chine en somme.

Qiu Xiaolong va faire graviter autour de son inspecteur principal un certain nombre d'archétypes, ceux-là univoques,
qui vont permettre aux lecteurs de mieux comprendre encore la Chine telle qu'elle est vue par l'auteur. Vieux combattants gardiens du dogme, cadres récents corruptibles, anciens lettrés
rééduqués sans appuis politiques, prolétaires urbains, hommes d'affaires liés ou non au crime organisé, etc. Tous ces personnages vont servir une intrigue policière finalement
assez classique mais l'intérêt du livre est évidemment dans la description de ce Shanghaï des années 1990 que nous propose Qiu. Si l'on connait un peu le contexte cet intérêt reste minime mais, dans
le cas contraire, le dépaysement est assuré.
Par la suite, Qiu simplifiera son écriture qui, ici, est un peu lourde à digérer.
On pourra comparer son travail avec le pastiche de Michel Imbert (
Jaune Camion, qui
aborde un peu de la même façon la situation chinoise), avec les bouquins de He Jiahong (aux histoires plus consistantes mais totalement autocensurées s'agissant de l'environnement "politique") ou encore le
Ripoux à Zhengzhou
de Zhang Yu
*, qui n'est pas un roman policier mais un recueil de quatre fables mettant en scène deux policiers et
qui pose de façon passionnante la question de la corruption.
Également chroniqués : Visa pour Shanghaï (2002) •
• Encres de Chine (2004) • De soie et de sang (2006)
Illustration de cette page : Affiches de propagande pour la campagne "Apprendre du camarade Lei Feng"
Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : 8ème symphonie de Dimitri Chostakovitch,
un homme qui eut à composer avec un dictateur pour pouvoir pratiquer son art. Version de 1983 enregistrée par Bernard
Haitink et le Concertgebouw chez Decca.