10 02 2007
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David Peace
Red Riding Quartet
Une fillette est enlevée dans le Yorkshire. Tout le dispositif policier et médiatique se met en place mais
les journalistes présents l'estiment déjà morte. En fait, tous l'espèrent, car le sang fait vendre.
Désireux de s'imposer face à son rival Jack Whitehead, le journaliste Edward Dunford trouve un lien avec d'autres disparitions,
mais aussi avec un monde de magouilles, d'arbitraire, de violences qui font le quotidien de son collègue, Barry Gannon. Disparu
subitement, ce dernier laisse à Eddie les clés de ce terrifiant univers...
Il faut pouvoir aborder ce livre, premier opus d'un ensemble intitulé
Red Riding Quartet... Y prendre pied...
S'y maintenir ensuite... Suivre entre paroles déchiquetées un narrateur
pour qui aucune empathie réelle ne se dégage avant longtemps... Bouts de vies écorchées, rances, alcool, solitude, crasse, souvenirs
décomposés, hallucinations et vrais cauchemars, pâles lueurs sans cesse éteintes... pas d'espoir...
Beaucoup sans doute renonceront...
La mince trace d'amour d'une mère ne suffit pas à éclairer l'obscurité de plus en plus épaisse dans laquelle nous nous enfonçons aux côtés d'Eddie...
Un crescendo de cynisme, de violence, de racisme et de haine maintient la tête du lecteur au fond de cette fosse où l'abjection
humaine est dite, encore et encore, comme si nous ne savions pas ! Le piège des mots nous enfonce
aussi sûrement qu'il poisse les actes et la vie pitoyable d'Eddie et sa tentative désespérée de rédemption
qui le fait ressembler à ceux qu'il condamne. Meurtres pour meurtres pour sauver ce qu'il y a d'humain
et achever ce qu'il reste d'humain... Et ce tableau de merde, de sang, de vomissures et de mort - puisque c'est de cela qu'il s'agit -
ne semble intelligible que lorsque l'on s'y noie, dans l'émotion ou l'effroi, lorsque ces multiples douleurs nous cernent. Mais finalement, qu'interroge
réellement cet excès haletant de tout ?
Peace déclare que son propos est fondamentalement politique et qu'écrire un roman policier qui ne le serait pas
est totalement inutile et amoral :
"
La fiction criminelle a à la fois l'opportunité et l'obligation d'être le plus politique
des écrits (ou autres moyens médiatiques), le crime étant le meilleur révélateur de ce
que sont les
rapports politiques du moment (...) L'écrivain qui choisit d'ignorer cette responsabilité se contente alors
uniquement d'exploiter, pour son seul bien-être financier ou sa gloire littéraire, un genre
qui ne serait qu'un aspect de l'industrie du divertissement, alors qu'il repose sur
la mort violente de personnes innocentes et la peine interminable de leurs familles."
[1].
1974 est un prologue d'une noirceur absolue et la brutalité de son style n'est que le pendant de
la dévastation des vies qui survient lors d'un crime. Son ambiance méphitique, qui va être
celle de toute la Tétralogie, émane avant tout de cette société de classes et des corps constitués (police,
médias, notables) et assez peu de la personne des meurtriers. Ce que Peace dénonce, c'est un monde dans lequel de telles horreurs peuvent
prendre place, l'indifférence injurieuse, méprisante dont la société toute entière entoure
ces fillettes ou ces prostituées, avant et après le crime, les marquant ainsi aussi sûrement que du bétail à abattre. Un monde où il est
plus urgent pour la police de ratonner un camp gitan, un ghetto jamaïcain ou pakistanais que de protéger les
plus fragiles membres de la communauté.
Dans ces puits sombres que sont les romans de David Peace, il y a finalement une
éblouissante lumière : la compassion profonde et désespérée qui émane de ses héros mortels (Eddie, puis Jack Whitehead dans
1977).
Illustration de cette page : Émeutes de Toxteth en 1981
La musique écoutée durant l'élaboration de
cette note : Il fallait beaucoup de beauté pour affronter tout ceci. Merci à Alain, mon frère aîné,
d'avoir su me proposer celle-ci, au lendemain d'une nuit d'après relecture plutôt difficile, en ce
Klaviertrio n°2 Es-dur de Franz Schubert qui accompagna également la rédaction tardive de cette
critique (Pressler, Guilet et Greenhouse sur galette Philips de 1966).