Li Di
La Femme qui frappa à la porte à
la tombée de la nuit (1984) 
Un soir, rentrant chez lui, un vieil homme découvre le corps
assassiné de son fils adoptif, directeur d'une usine d'électronique.
La malette de cuir noir qui ne quittait jamais l'homme a disparu.
Après avoir interrogé l'entourage de la victime et les voisins, les
enquêteurs obtiennent le témoignage d'un garçon ayant aperçu une
femme frappant à la porte de l'appartement ce soir là.
La Femme qui frappa à la porte à
la tombée de la nuit est un livre qui a
d'abord valeur historique. Il a été écrit alors que la
Chine abordait une nouvelle étape de son histoire, après liquidation
de la Bande des Quatre, (c'est-à-dire les radicaux regroupés
autour de Jian Quing, la veuve honnie de Mao). La République
Populaire venait de se doter d'une constitution (1982) et tentait de
reconstruire un système judiciaire et policier qu'il fallait avant
tout crédibiliser au sein d'une population n'ayant connu que
l'arbitraire. Après l'avoir bannie durant les trente premières années
de la RPC, l'appareil du parti encouragea donc la publication de
romans d'enquêtes [1] (genre fort prisé en Chine depuis le
XVII°siècle comme nous l'avait rappelé van Gulik dans la préface à
sa traduction du Dee Goong An) qui
témoigneraient de ce retour à la normale.La femme qui frappa à la porte à la tombée de la nuit fut d'abord publié sous forme de feuilleton et obtint, en 1985, le Grand Prix du Roman Policier chinois (preuve de sa popularité mais aussi de son orthodoxie par rapport à la ligne du Parti). L'écriture de Li Di est très dépouillée. Peu de choses nous sont montrées de l'extérieur de l'enquête : une vague foire dans un parc municipal, quelques allusions à la vie professionnelle, aux restrictions de déplacement. Nous n'en saurons pas plus de cette Chine là. Seule la métaphore d'une chasse au renard courant au long des réflexions de l'inspecteur Liang et qui le ramène aux durs temps de la Révolution culturelle (on n'en saura pas plus) permet de donner une certaine respiraton au récit.
Nous sommes en présence d'un roman centré sur le long interrogatoire mené par l'inspecteur Liang afin d'obtenir les aveux de sa principale suspecte. Ici pas de poucettes ni de coup de fouet sur la bouche pour faire éclater la vérité, mais un long, très long combat psychologique entre l'enquêteur et le suspect qui ressemble fort à une partie d'échecs, au moins dans son premier tiers : l'enquêteur/narrateur décrit d'ailleurs chaque mouvement de l'un ou de l'autre comme autant de positions prises avant l'ultime assaut (avec la production différées des preuves détenues par la police). Liang admet tout à fait les mensonges successifs du suspect, comme autant de points sur lesquels il va s'appuyer pour obtenir l'aveu final : seul celui-ci aura une valeur. Li Di ne respecte qu'en partie le schéma traditionnel du roman policier chinois : le nom du criminel était toujours révélé au début des livres et c'était le jeu du chat et de la souris avec l'enquêteur (un peu "à la Colombo") qui faisait la matière du roman. La nécessité de l'aveu, quant à elle, est vieille comme l'empire.
Où Li Di s'écarte résolument de la tradition, c'est en ne considérant pas les aveux de la femme
(donnés par lassitude [2] après plusieurs semaines d'interrogatoire sans la présence d'un défenseur),
comme le fin mot de l'histoire. Comme un enquêteur occidental, Liang va donc explorer d'autres pistes
afin d'obtenir la vérité et les preuves qui vont avec. Le vrai
coupable sera arrêté et le motif du meurtre mis en lumière : Wang, la
victime, était un puissant, qui profitait de sa situation pour abuser
de ses subalternes. Pour le meurtrier, la cause était entendue, seule
la vengeance privée pouvait l'arrêter (car Wang aurait sans doute
échappé à la justice en tirant quelques ficelles)."Une tragédie due à la méconnaissance des lois ! " affirme Mr Zhang, chef de service à la Sécurité Publique, confiant dans la nouvelle politique pénale du Parti, en accueillant le verdict : peine de mort pour l'homme, acquittement pour la femme abusée par Wang (ce dernier étant donc reconnu coupable post mortem). Démonstration a été faite que la justice avait été rendue à tous, après une enquête exemplaire et impartiale. Ce qui avait été fait ici le serait partout, naturellement.
La postface de l'édition française de La Femme qui frappa à la porte à la tombée de la nuitjette un froid terrible sur ce happy end judiciaire...
Les musiques écoutées durant l'élaboration de cette note : La Variation pour Orchestre op 31 d'Arnold Schönberg, dans la "compilation" Dodecaphony de 1995 et le Music for a while d'Anne-Sofie von Otter, mélange de mélodies baroques (Purcell, Monteverdi, Dowland), édité en 2004.