26 08 2007 Accueil > Notes de lecture

Chester Himes

Ne nous énervons pas (États-Unis - 1961) Chester Himes - Ne nous énervons pas

Parce qu'il voulait attirer l'attention des flics sur les manoeuvres de sa belle-mère et de son amant africain, un immense noir albinos déclenche l'alerte incendie de l'église de Riverside, y convoquant ainsi la moitié des pompiers de New York. Tout ceci paraît plutôt louche à Ed Cercueil et Fossoyeur Jones, d'autant que l'albinos traînait avec un dealer connu que les deux légendes d'Harlem ont un peu trop secoué. Mis à pied après la mort de celui-ci, les deux flics ne lâchent pas le morceau, qui semble intéresser maintenant tous les frapadingues de Big Apple.

On a parfois reproché à Chester Himes de décrire un monde noir naïf, crédule, paresseux, nonchalant, c'est-à-dire assez proche de la vision raciste qu'en avaient depuis toujours les blancs (et pas seulement américains). Et, quand ce n'était pas le cas, de faire émerger des figures d'escroc ou de voleur, de trafiquant ou de tueur qui ne faisait que renforcer cette lecture, au premier degré, d'une communauté tellement différente qu'il était donc bon de l'ostraciser. Ne nous énervons pas

Ne nous énervons pas ne fait pas exception à la règle même si le petit monde de Harlem, au rythme si différent des autres quartiers de Manhattan - surtout dans la moiteur torride de l'été - est cette fois-ci plus à l'arrière-plan. A l'exception du "salon dansant" de Sœur Paradis, où est évoquée la sensualité et l'insouciance des corps, Chester Himes nous livre le ghetto brut et sans fioritures, avec ses peurs, ses haines et sa sauvagerie.

Le roman semble n'être plus fait que d'une violence extrème et permanente et l'on peine à trouver l'humour corrosif habituel de l'auteur de La Reine des pommes. Bien sûr, la plupart des personnages, de par leur singularité, sont souvent pittoresques (impression renforcée par la langue des années 60, un vrai régal). Mais ils sont surtout déterminés, courant après on ne sait quoi - mais d'évidence il s'agit d'un gros coup, du gros coup - et face à cette promesse, une mort de plus ou de moins ne compte pas.

Le fait que les protagonistes soit totalement envapés - qui à l'héroïne (Gueule-Rose, Ginny, Oncle Saint, les tueurs à gages), qui à la marie-jeanne (Soeur Paradis), qui aux bennies et à la vengeance (Ed Cercueil) - abolit sans doute les inhibitions (expliquant ce déchaînement de violence) mais pas la rouerie. Tout le monde manipule tout le monde espérant qu'un moins coriace tirera les marrons du feu. Douze morts plus tard, force reste à la Loi, ou plutôt à des flics plus malins dans l'arnaque.

L'impression de gâchis est immense, pour cette communauté détruite par la misère, la pauvreté, la drogue mais surtout, semble dire Himes, par la désunion, l'absence de conscience collective qui entraîne cette violence endémique des noirs contre les noirs. Un constat très sombre, un portrait désespérant qui ressemble beaucoup à celui qu'on pourrait encore faire de nos jours.


Illustration de cette page : L'église de Riverside et le tombeau de Grant

Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : The Leaving time gravé par Steve Roach et Mike Shrieve en 1989 (Jive/Novus ).