Graham Greene
Tueur à gages (Royaume-Uni - 1936)

Tueur à gages solitaire et violemment misanthrope, Raven exécute – pour le compte d'un homme qui dit se nommer Cholmondeley – un ministre dont il
est également obligé de tuer la vieille secrétaire. En guise de paiement, il reçoit 250 livres qui vont se révéler être
des billets volés, dont les numéros sont connus de la police. Cette dernière, en la personne du détective Mather, part à la poursuite de
Raven qui, lui-même, tente de rattraper son commanditaire pour se venger. Le tueur va croiser le chemin d'Anne Crowder, la fiancée de Mather.
Tueur à gages est un classique du roman noir, repris au cinéma dans l'un des premiers films du genre, le This gun for hire de Frank Tuttle en 1942, qui influença en grande partie l'imagerie populaire du tueur solitaire [1].
Au cœur de ses divertissements (comme Graham Greene appelait ses polars) se niche toujours un questionnement moral et/ou philosophique qui en fait toute la saveur,
aujourd'hui encore. Lu comme un simple polar, Tueur à gages peut paraître irréaliste et parfois un peu barbant mais c'est parce
qu'il est surtout un livre sur la nature du Bien et du Mal et la frontière fluctuante qui les sépare. Raven est un tueur et l'on pourrait penser qu'il est le Mal. Pas seulement parce qu'il tue, mais parce qu'il tue sans conscience et sans remords. Son dernier meurtre va précipiter le Monde dans la pire des destructions – la Guerre – qui ne pourra qu'être pire que la précédente mais il n'en est pas affecté. La seule guerre que son orgueil démesuré connait, c'est celle que lui mène le reste de la société.
Malgré ses stigmates physiques et moraux et l'insistance qu'il met à se déconsidérer (pour accepter la solitude qui est la sienne face au rejet de la société), il se voit également conférer par Greene, et ce dès l'ouverture de ce Tueur à gages, une part d'humanité [2] qui pourra plus tard s'épanouir au contact de l'empathie d'Anne.
Celle-ci, franche, courageuse, intrépide, est l'épiphanie du Bien, la seule capable de voir au-delà la monstrueuse apparence de Raven. Elle ne peut se lancer dans ces aventures risquées qu'avec la naïveté de celle qui n'a jamais frôlé les ténèbres, qui n'a jamais été confrontée à la laideur du monde, qui ne peut sans doute même pas l'envisager. Il y a un incontestable côté juvénile chez Anne, dont le contrepoint est l'immaturité affective de Raven [3]. Dans le miroir que met en scène Tueur à gages, elle est le reflet lumineux exact du sombre Raven (son patronyme n'est-il pas Crow-der ?) et ce qu'ils vont échanger dans le bref temps de leur aventure commune, c'est une part de bien contre une part de mal.
Quand Christian Raven s'ouvre à la beauté de la vie grâce à la bonté de la jeune fille, celle-ci en entrevoit, pour la première fois peut-être,
toute la laideur. Mais elle ne va pas se contenter de « voir » celle-ci, elle va en être contaminée, tout comme son double meutrier l'est par sa grâce.
A mesure que Raven s'ouvre et se confie, Anne se ferme et rumine.Dès lors qu'elle comprend la responsabilité de l'homme dans le chaos extérieur, dans l'imminence de cette Guerre qui risque de la priver de sa propre existence, Anne se met à haïr violemment le tueur au bec-de-lièvre. Contrairement à l'adaptation cinématographique qui organisera, dans le petit entrepôt où ils ont trouvé refuge pour la nuit, la rédemption du tueur à gages, Graham Greene montre la perte de l'innocence d'une jeune femme gagnée par la duplicité.
Menteuse, hypocrite, traîtresse, Anne surmonte son dégoût (d'elle-même autant que du tueur) et aide Raven à échapper à la police, mais il n'y a plus chez elle aucune trace de compassion ni surtout de naïveté. Seulement la froide volonté de le voir réussir son projet criminel (supprimer ses commanditaires, donnant ainsi peut-être une chance à la Paix) avant qu'il soit également éliminé (ce qui sera, par Saunders, autre tueur stigmatisé, double de Raven). Elle exprimera sans doute quelque regrets dans le train la ramenant vers Londres mais elle est déjà devenue une autre...
Le combat entre Bien et Mal n'est donc pas seulement entre Raven et Anne mais au plus profond de leur conscience et il en va de même pour tous les autres personnages créés par Greene et qui se situent à la périphérie de l'histoire principale [4]. Rien n'est sûrement défini dans ce monde, ni le mal, ni sa sanction sociale ou morale et c'est en cela que Tueur à gages apparaît comme un roman complexe que l'on n'épuisera pas en une seule lecture.
Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Die Walküre de Richard Wagner, Daniel Barenboim à la baguette sur une galette Teldec de 1993.