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Les enquêtes de Joe Leaphorn et Jim Chee
Tony Hillerman est né en 1925 en Oklahoma, cette terre indienne de
substitution où furent parqués, puis spoliés une fois encore, les
grandes tribus de l'est et du sud des Etats-Unis. Il devint
journaliste, s'établit au Nouveau-Mexique, c'est-à-dire en voisin
d'autres cultures indiennes, pueblo, apache, navajo. En 1970, il
publie un premier roman,
The Blessing Way, mettant en scène, à
côté d'un professeur d'université, un policier navajo nommé Joe
Leaphorn. Seize autres romans suivront, ayant toujours pour cadre la
Grande Réserve et comme héros récurrents les flics de la police
tribale Joe Leaphorn et Jim Chee, d'abord séparément, puis en duo,
désiré ou non.

Comme le fit Arthur Upfield
trente ans auparavant avec les aborigènes d'Aus- tralie, Hillerman va
nous immerger dans l'étonnante culture navajo et le décor grandiose
de cet immense espace semi-désertique qu'est la Grande Réserve
(60.000 km², soit un dixième de la surface totale de la France). L'effet de dépaysement que recherchent souvent les
amateurs de polars est instantané, mais beaucoup sont rebutés par
l'apparente complexité du "matériel ethnographique" livrés par
Hillerman à chaque roman. L'auteur a pourtant l'intelligence de ne
pas en faire une condition
sine qua non d'accès à son oeuvre.
Il nous propose d'abord et avant tout d'excellents polars, bien
construits, bien écrits et sachant tenir le lecteur en haleine.
Tony Hillerman a rapidement compris qu'il valait mieux simplifier son
propos ethnologique, le présenter d'abord comme une "manière de voir
les choses" portées par ses différents personnages, en jouant sur la
durée de plusieurs romans. Plutôt que de nous
donner à lire la
complexité de la métaphysique navajo, il était préférable de nous
laisser entendre cette complexité dans sa traduction
quotidienne (refus de l'ambition, appartenance au clan, politesse,
recherche permanente de l'harmonie, insouciance au temps, répugnance
aux cadavres, non croyance en l'au-delà, etc.). Au pire, les éléments de
la cosmogonie navajo donnés par l'auteur seront vécus comme un
exotisme supplémentaire ou perçus comme de la poésie pure. Au mieux,
ils susciteront un intérêt et une soif de connaissance que le lecteur
curieux sera libre d'étancher en dehors du polar [1]. Ce
qui est tout à fait passionnant dans le cadre d'une lecture
chronologique de l'œuvre, c'est de voir qu'Hillerman apprend en
marchant, qu'il découvre ou qu'il comprend au fur et à mesure
l'extraordinaire profondeur de cette perception du monde. Ceci
facilite l'initiation du lecteur.

Hillerman reconnait être très
proche de son premier héros, le lieutenant Joe Leaphorn. Un peu moins
de la cinquantaine à ses débuts, celui qui va devenir le
Légendaire lieutenant est un homme ayant effectué sa propre
synthèse entre sa culture navajo et ce qu'il dut apprendre, de gré ou
de force, de l'homme blanc. Les obligations de son métier l'ont mis
en per- manence au contact de la culture dominante, le plus souvent
en position subalterne, et il lui a fallu composer avec cela.
De fait, Leaphorn est un Navajo qui ne le montre pas, ou le moins
possible. C'est son épouse Emma qui assume pour eux deux cette
fierté
du Peuple et la dimension cultuelle de l'existence. Outre l'amour
que lui porte le Légendaire lieutenant, Emma est réellement sa
moitié, cet aspect indispensable de la culture qu'il a dû mettre de
côté. Le décès d'Emma sera vécu comme une double tragédie par
Leaphorn et le besoin de retrouver cette partie cultuelle/culturelle
le rapprochera, d'abord de Jim Chee, puis du Professeur Bourebonette,
une anthropologue blanche versée dans les histoires et coutumes du
Diné.
Le personnage de Jim Chee, créé par Tony Hillerman pour son quatrième
roman, va lui permettre d'apporter une complexité que le caractère
fini et la personnalité massive de Leaphorn rendaient impossible.
Beaucoup plus jeune, le sergent Chee est situé entre les deux mondes.
Les liens très forts qui l'unissent à son oncle maternel,
hosteen Frank Sam Nakai, chanteur réputé du peuple, les
dispositions qu'on a cru voir en lui pour lui succéder comme
hataali, sa façon de vivre quasi nomade et sa recherche
permanente d'
hózhó (l'harmonie et la beauté, l'harmonie dans
la beauté) le font totalement navajo. Mais ses études, l'opportunité
qui lui est donné de quitter la police tribale aux perspectives
médiocres pour l'académie du FBI, son envie presque enfantine de
mener une vie aventureuse, les liaisons amoureuses qui le lieront,
d'abord à la jolie Marie Landon puis à l'avocate Janet Pete,
l'attirent vers le côté
belagaana (blanc) de l'existence.
Jim Chee n'a pas encore fait de choix, il aimerait bien le beurre et
l'argent du beurre et cette oscillation permanente va alimenter en
angoisses le jeune sergent durant toute la durée du cycle. Indécis,
complexé mais aussi rebelle à l'autorité,
Celui-qui-pense-lentement agit souvent comme un chien fou. Le
temps du cycle sera aussi pour lui celui de l'initiation, du passage
à la maturité
(2).
On notera que les trois romans qui introduisent, d'abord Leaphorn,
puis Chee, sont symétriquement construits.
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Joe Leaphorn
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Jim Chee
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La voie de l'ennemi
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Le peuple des ténèbres
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Confrontation quasi-exclusive avec des personnages blancs. Le
personnage principal est un blanc.
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Là où dansent les morts
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Le vent sombre
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L'environnement des histoires est pueblo, zuñi pour Leaphorn,
hopi pour Chee
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Femme qui écoute
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La voie du fantôme
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Les protagonistes sont des navajos déracinés ayant perdu leurs
liens avec le Diné.
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Je ne sais si cette symétrie
était volontaire ou non. Si l'on ajoute le thème des
Loups
navajos, omniprésent dans ces romans (représentant le
mal
tel que l'envisage la métaphysique du Diné), on tient là les éléments
frontières (un peu comme les quatre montagnes définissant la terre
sacrée) entre lesquels se déploie la pensée navajo. Elle n'est pas
cet assemblage de violence, de cupidité, d'individualisme égoïste
qu'est la pensée/mode de vie
belagaana. Elle n'est pas non
plus la rigidité sociale et religieuse des sociétés pueblos. Elle ne
peut exister que
sur la Terre ancestrale et au contact des
clans qui s'y sont assemblés. Enfin elle n'a de sens que dans le
respect des enseignements de
Asdz
nádleehé,
la Femme-changeante.
L'association Leaphorn-Chee, personnages plutôt dissem- blables, sera
faite par Hillerman avec beaucoup d'intelligence et de subtilité,
dépassant la thématique habituelle vieux flic/jeune flic
(j'y reviendrais au cours de cet
intermède).
C'est un intérêt supplémentaire de cette œuvre romanesque généreuse,
passionnante à ses débuts, plutôt bien écrite et bien traduite et donc
recommandable. (Paris novembre 2006)
Illustrations de cette page : Monument
Valley, au nord de la Grande Réserve • Famille navajo dans son
hogan d'été à la fin du XIX° siècle • Poupée kachina hopi
Bibliographie : Il existe peu de documents en langue
française. On pourra consulter avec intérêt Le livre des Indiens
navajos de Paul G. Zolbrod, aux Éditions du Rocher. Ce Diné
bahane retrace une grande partie du mythe de la création des
Navajos, que Tony Hillerman ne peut qu'évoquer dans ses bouquins. Ce
livre a un équivalent pour la très différente culture pueblo Le livre du Hopi,
de Frank Walters (toujours au Rocher), que l'on pourra compléter par
Soleil Hopi de Don Taleyesva chez Plon, Terre Humaine.
Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss ont abordé en détail les modes d'organisation et
de pensée, les structures de parenté, la production mythologique, la formation des interdits
dans le monde amérindien. Ceux qui veulent aller plus loin pourront
s'abimer dans leurs oeuvres, même si elles ne sont pas spécifiques au Sud-Ouest et
sont un peu plus complexes à aborder que la forme policière.
Les thèses de René Girard sur le sacrifice permettent d'éclairer de nombreuses zones obscures du Diné
bahane, notamment l'ambivalence bien/mal de Coyote, son important rôle de fondateur culturel (la voie lactée,
le feu) et son extraordinaire mort, dépecé par les oiseaux unanimes. L'énorme travail de Robert Graves sur les
mythes grecs et celtes, notamment sur les gémelléités royales et le sacrifice du
roi sacré facilitent l'appréhension de toute la partie de la cosmogonie navajo consacrée
aux Jumeaux héroïques, ses hypothèses sur la Déesse-mère rejoignant la position centrale occupée
par la Femme-Changeante.