Cycle Joe Leaphorn-Jim Chee
-
Liste des romans commentés
Carte du pays navajo
[1] Leaphorn pense et vit comme un vieillard (Hillerman a plus de 80 ans) tout en continuant d'avoir a priori une soixante
d'années (depuis belle lurette...). Les décalages chronolo- giques, les repères temporels plus que flottants
sont très importants et dérangeants dans ce livre.

[2] Autant que la mise à l'écart du couple Chee - tenu à un rôle subalterne et médiocre -, afin que rien du Diné n'interfère
dans tout ceci.

[3] Voir mes commentaires de La voie de l'ennemi
Accueil > Cycles > Hillerman
Tony Hillerman
Les enquêtes de Joe Leaphorn et Jim Chee (fin)
Un rare tissage navajo qui avait disparu il y a trente ans, lors de l'incendie du comptoir d'échanges Potter, fait sa
réapparition dans les colonnes d'un magazine de décoration. Subodorant une escroquerie à l'assurance, Mel Bork -
un ancien condisciple de Joe Lephaorn à Quantico - fait appel au légendaire lieutenant. L'occasion pour ce
dernier de boucler une affaire aussi ancienne : qui avait volé les seaux de résine de pin pignon de Grand-Mère Peshlakai ?
De facture assez moyenne, L'homme squelette offrait une fin somme toute convenable
au cycle d'écriture entrepris par Tony Hillerman depuis près de quarante ans, en réunissant réellement ou symboliquement la plupart des
protagonistes. Cependant, le personnage fétiche de Joe Leaphorn n'y jouait pratiquement aucun rôle, peut-être avec l'idée de lui tailler sur mesure cette dernière histoire.
Le chagrin entre les fils est le livre le plus médiocre d'Hillerman mais il est peut-être involontairement le plus sincère.
Cela fait un certain temps que notre auteur n'a plus rien à dire sur et de la façon qui a fait sa renommée et j'ai situé, pour ma part, la fin de son excellence littéraire à
la publication des Clowns sacrés en 1993, suivi d'un déclin inexorable de ses personnages et
un abandon total de ses thèmes de prédilection. Restait cependant un certain tour de main pour tricoter des aventures policières avec des héros
sympathiques, dans un univers particulier dont nous connaissions les contours.
Ce tour de main n'existe pas ici. Le chagrin entre les fils est une enquête cousue de fil blanc dès lors que le lecteur peut faire
le lien entre le vol des seaux de résine et l'incendie, c'est-à-dire pratiquement au début. Tout se devine alors trente pages à l'avance et ce qui ne se devine pas, par exemple l'expérience
laotienne de Delos/Shewnack, n'a aucun intérêt (on peut cependant remercier ce dernier d'avoir emménagé à quelques kilomètres de l'endroit où
il avait organisé sa disparition afin d'être sûr d'être retrouvé, trente ans plus tard, par le légendaire Lieutenant).
Leaphorn passe désormais le plus clair de son temps en voiture, n'a pas un regard sur le paysage qui autrefois le bouleversait ou le maintenait simplement en vie, n'a plus de patience, plus de
politesse et récite platement quelques considérations sur l'histoire et la cosmogonie du Diné. L'ultime avatar de Leaphorn qui nous est présenté ici est Hillerman (nous le savions déjà),
mais en homme blanc à mobilité réduite, vieillard solitaire [1] qui peine à se souvenir de ce que la Grande Rèze lui apporta jadis, penché sur sa carte pour organiser le prochain
déplacement de son héros vers une péripétie qui n'en est pas vraiment une.
L'homme blanc qui aurait tant aimé être Leaphorn ne l'est pas devenu, alors
Leaphorn devient l'homme blanc...
C'est l'effacement d'Emma qui le dit ici [2], Emma qui était la force et l'âme de Joe, sa conscience d'appartenir au
Peuple malgré l'acculturation subie depuis l'enfance, Emma qui était La Beauté. Hillerman n'a pas d'Emma dans sa vie, il le sait depuis Les clowns sacrés, depuis qu'il s'est
réveillé de cette illusion de jeune blanc de l'Oklahoma élevé en mission parmi des Indiens forcés d'être là, et qui
tomba amoureux d'une région et d'un peuple au point de les idéaliser, puis de déchanter. Du coup, il n'a pas ou plus de référents culturels,
hormis sa foi catholique, et ainsi de Leaphorn, pathétique ombre ou fantôme, qui semble ne plus connaître de son Peuple que ce qu'il en apprit dans
les livres, à l'Université.
Une histoire de blancs en terre indienne... La boucle est bouclée [3] mais il y a longtemps pour moi que l'œuvre d'Hillerman est terminée.
Illustration de cette page : Couverture navajo
Musiques écoutées durant l'élaboration de ces pages : D'abord du Neil Young à foison : Neil Young (1968), Everybody knows this is nowhere (1969), After the Gold Rush (1970) et
Harvest (1972). Ensuite, retour à l'électrique Tonight the Night (1975), Rust Never Sleep et le Live Rust de 1979 et enfin
le Prairie Wind de 2005. Pas très loin de Neil, voici Stephen Stills et l'album éponyme de 1970 complété par le Manassas de 1972. Maintenant, accompagné de
David Crosby et Graham Nash, le superbe Crosby, Stills and Nash de 1969 (Ah ! Judy Blue Eyes !) et l'excellent Déjà vu de 1970. J'y ai ajouté quelques gouttes
de rock sudiste, les deux albums de 1975 du Charlie Daniels Band Fire on the moutain et Nightrider. Plus les bricoles habituelles sans lesquelles ces études n'auraient pas
de sens : Mahler, Berg, Weill, Janáček, Martinů...