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Les enquêtes de Mario Balzic
On sait peu de choses sur K.C. Constantine, surtout pas qui s'abrite
derrière ce pseudonyme. La rumeur veut qu'il s'agisse d'un certain
Carl
Constantine Kosak, né en 1934 et qui aurait servi dans
les Marines durant les années 1950 (ce dernier point est confirmé par
l'auteur dans l'une des deux seules interviews accordées en trente
ans) mais la plupart de ces données biographiques semblent
invérifiables
(1).

Seuls huit
romans du cycle de Rocksburg ont été traduits en français, soit la
moitié d'une œuvre dont il devenait sans doute de plus en plus
difficile de définir le genre. Pas plus que Philip K. Dick n'est un
écrivain de science-fiction, Constantine n'est un écrivain policier.
Chacun a utilisé un genre, l'a habilement subverti pour parler
d'autre chose, pour aborder des thèmes dont on ne parle pas ou plus
dans le
mainstream.
K.C. Constantine a créé un monde d'apparence totalement insignifiante, où
la matière policière tient chaque fois sur un timbre poste. Cela peut
être tout à fait décourageant pour la plupart des lecteurs, habitués
à un minimum d'action, de retournement de situation, de suspense, de
procédures. On ne peut même pas dire qu'un quelconque dépaysement
rachète ce dénuement ; il n'existe tout simplement pas, ou très peu.
Rocksburg est une ville de survivants qui n'a rien d'exotique à dire
sur elle-même...
Le parti pris de l'écriture est de rappeler que la violence nait
toujours de l'homme et que c'est de l'homme qu'il convient de parler.
De l'homme ordinaire s'entend, vous, moi, les voisins... Notre
histoire individuelle, toujours méprisée par l'Histoire, s'invite à
Rocksburg, il n'est question que de cela... De ce que ressentent les
faibles, les démunis, les oubliés de l'opulence, obligés de vivre
repliés sur leur communauté, leur famille, leur religion, leurs
tares. A Rocksburg, l'Amérique virile, audacieuse, conquérante,
glamour n'existe pas, parce qu'il y a longtemps que l'Amérique a
oublié des trous comme Rocksburg pour justement continuer de paraître
virile, audacieuse, conquérante et glamour... La critique directe,
politique, de cette Amérique interviendra de plus en plus férocement
à partir de
L'homme qui aimait les tomates tardives.
Alcoolique, violent, retors, menteur, manipulateur, grande gueule, le
héros récurrent de ce cycle, le chef de la police Mario Balzic,
dispose du pedigree idéal pour sa ville, il ne fait qu'un d'ailleurs
avec Rocksburg. D'abord fils de sa mère... Puis fils de mineur,
rital, enfant de cette terre de solidarité ouvrière, passablement
flic et enfin, éventuellement, habitant du Commonwealth de
Pennsylvanie et, hasar- dement, des Etats-Unis.

Mario a été
façonné par une éducation catholique stricte et sa terrible
expérience de soldat à Iwo Jima. Même s'il tend à fuir les
conséquences de l'un ou l'autre de ces évènements, sa tendance quasi
névrotique à comprendre (à l'exception de sa propre famille) et aider
ses semblables (à l'exception de tous ceux n'entrant pas dans son
champ moral) fait le fond de ce cycle.
Balzic est au cœur de Rocksburg et Rocksburg est au cœur d'un monde
en train de s'effondrer. Constantine nous rapporte la désertification
de ce pays qui fut le centre de la puissance étatsunienne, quand des
forges de Pittsburgh sortait la moitié de l'acier national. C'est la
lente agonie d'une population sous perfusion d'une aide sociale de
plus en plus chiche, n'ayant plus accès aux soins élémentaires,
piégée par un rêve américain qui n'est plus que du crédit impossible
à rembourser. Egalement à l'agonie, la démocratie, fustigée dans ses
traductions locales et nationales, aux mains de filous arrivistes et
incompétents. Dans la tradition féroce d'un Ambrose Bierce ou de son
grand rival Mark Twain, K.C. Constantine ne se gêne pas pour les
dénoncer encore et encore.
Comme le dit l'écrivain Myushkin, double de l'auteur dans
Débine
blues :
"Ecrire, c'est repérer un ou deux trucs et en faire
tout un plat. C'est repérer ces trucs que les gens croisent sans les
voir, jour après jour, et essayer de leur montrer ce qu'ils
ratent." On peut tout à fait passer à côté de l'œuvre de K.C.
Constantine comme on peut passer à côté de l'œuvre d'un Richard
Brautigan*, lui aussi écrivain génial du pas grand chose. Pouvoir s'y
arrêter, pouvoir en jouir, est l'un des plus grands privilèges du
lecteur... (Paris, octobre 2006)
Un homme est retrouvé assassiné sur le quai de la gare de Rocksburg,
le visage affreusement défiguré par les coups que lui porta son
meurtrier. La victime était un camarade d'enfance du chef de la
police de la ville, Mario Balzic, mais celui-ci, en y réfléchissant
bien ne le connaissait pas tant que cela. A commencer par sa vie de
famille, qu'il découvre en allant annoncer le décès à sa veuve. Le
fils de cette dernière ne semble pas troublé plus que cela par cette
mort...
Rien de ce qui fait une ville de fiction n'est réellement présent ici
hormis les gens qui la composent et les relations de sujétion,
d'amitié ancienne, de rivalité proche, d'honneur et de déshonneur,
d'amour ou de haine. L'espace est, pour l'instant, à peine esquissé.
Au lecteur de déduire de quelques indications scéniques, possiblement
contradictoires, où il se trouve. Ce qui compte pour Constantine, ce
qui fait cette ville, c'est la chair et le sang de ces petits blancs
issus de l'immigration italienne et polonaise, dans un lieu que l'on
ressent déjà à bout de souffle mais qui reste debout parce qu'il est
l'histoire commune de ses habitants.

Les frontières entre gentils et
méchants ne tiennent guère parce que tous ont grandi dans les mêmes
rues, sont allés dans les mêmes écoles. Et si ce n'est eux, ce sont
leurs parents... Comme dans les sociétés archaïques, on situe
toujours telle personne en énonçant sa parentèle, parce que c'est
cela qui raccroche chacun à cette terre désormais pauvre et
abandonnée.
Dès lors, le meurtre commis ne peut trouver ses raisons que dans la
noire complexité des relations, ou dans leur absence. Dans une langue
totalement épurée, Constantine ne parle que de l'humain, de ce que
rejeter veut dire, de ce qu'incompris entraîne... Déjà il montre que
la Loi ne peut prendre en compte ces destins écrasés et
qu'elle ne peut considérer que les coupables soient parfois d'abord
des victimes. Mario, le flic qui demande à Dieu de l'aider à y voir
plus clair, le flic qui présente ses excuses au cadavre de l'homme
qui fut, enfant, son camarade de classe, ne veut pas seulement la
justice. Mario veut agir en juste... (Livre paru chez Actes Sud en 1989)
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Illustrations de cette page : Chauffeurs à
la Bethleem Steel Plant • Mineur de charbon • La gare de Greensburg,
PA, possible lieu d'inspiration de Constantine