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K.C. Constantine
Les enquêtes de Mario Balzic (suite et fin)
Deux romans non traduits séparent L'homme qui aimait les tomates tardives de celui-ci (Always a Body to Trade de 1983 et
Upon Some Midnights Clear de 1985).
Alors qu'il attend pour passer des examens médicaux, Mario est une nouvelle fois abordé par le viel Albert Castelucci, dont le fils a été
tué lors d'une rixe qu'il aurait, une fois encore, déclenchée. Mario connait bien la victime, Joey, et tout le monde à Rocksburg a au moins une
anecdote sur lui et son tempérament étrange, violent, destructeur, suicidaire. Il n'en reste pas moins que son vieux est persuadé
que la police d'Etat a salopé l'enquête et que Mario est le seul qui puisse y jeter un oeil...
Pour une fois, ce livre possède presque tous les attributs d'un roman policier classique, une enquête suivie d'un procès dont pourtant K.C. Constantine ne
va pas mener le récit à terme... Les jeux sont déjà faits, justice ne sera pas rendue
à Joey mais, surtout, justice peut-elle être rendue dans ce pays ?

L'auteur n'a de cesse, depuis son premier livre, de poser cette question. Commis hors des limites de la ville, ce meurtre avait échappé à Mario Balzic,
qui doit donc se contenter ici de regarder passer et de dénoncer la médiocre justice étatsunienne.
L'enquête, baclée par un flic minable, ne va pas empêcher le DA de poursuivre le coupable du meurtre. Avec un bon avocat,
ce dernier sera condamné à une peine ridicule et minimale en première instance, l'appel cassant ce maigre verdict. Dès lors, le meurtrier bénéficiera
d'une impunité totale, rendant totalement inutile le témoignage tardif et plein de remords d'Itri, bouffi de morale chrétienne hypocrite.
Nous sommes très loin de la vision idyllique donnée par les séries télévisées et les romans d'avocat.
Ce qui est vraiment dérangeant dans l'affaire est toutefois enfoui au plus profond de la communauté et dans le cœur des hommes. Comme le rappelle le vieux Castelucci,
si l'on a laissé le médiocre Helfrick mener l'enquête, c'est tout simplement parce que Rocksburg avait déjà condamné Joey,
comme si sa fin violente était de toute façon inscrite dans son comportement erratique en société. C'est de cette justice là dont le
vieux veut entendre parler, il exige que tous - à commencer par Balzic - recon- naissent leurs torts dans la condamnation
a priori
qu'ils font des gens. Même quand Mario découvre
dans le passé les raisons de la personnalité troublée de Joey et la responsabilité du vieil homme, celui-ci continue de
marteler son message. Peu importe qui était Joey... Citoyen de cette ville et de ce pays, il avait le
droit d'y vivre tel qu'il était et le droit à la justice pour sa mort inutile et cruelle... Comme pour enfoncer
le clou, l'histoire personnelle de Mario qui longe le récit (impuissance, incapacité de communiquer avec Ruth, son épouse)
lui rappellera ses propres fuites, évitements et mensonges. (Livre paru aux Éditions du Rocher en 1991).
Un pasteur surexcité par l'installation d'un sex-shop aux limites de la ville tente d'imposer sa vision musclée du travail de police
à Mario. Justement, ce sex-shop sorti d'on ne sait où va être le théâtre d'un crime particulièrement violent. Un jeune homosexuel y est
poignardé avec tant de rage et de férocité que tout le monde pense à un crime passionnel. Mais Mario se trouve avec un autre
problème à gérer. Sa mère vient de mourir...
Une fois encore, K.C. Constantine part sur une enquête policière qui va changer de nature en chemin, tout simplement parce qu'il s'agit
encore et toujours d'humains. Victime absolue et absolument humiliée (la mère du tueur), bourreau domestique, cogneur, abruti et fier de l'être
(le père du tueur), victime et assassin (le jeune homme que ce père violent a rendu fou et instable). Cette famille qui implose littéralement sous nos
yeux - la mère ne pouvant porter en elle le poids du meurtre commis par son fils et ne pouvant le dénoncer par peur du père - est cependant éclipsée par une autre famille en train de perdre
tous ses repères, du fait du décès d'une femme aimée par toute la ville.
On ne peut apprécier réellement cet opus qu'à la condition d'être familier avec la vie de Rocksburg et les pensées intimes de Mario Balzic. L'apparition du sex-shop
a entrainé une discussion plutôt amère entre Mario et Dom Muscotti et tous deux ont constaté une chose. Le temps avait passé, les choses étaient en train de
changer sans que leurs éternels arrangements - le
padrone croyait y voir de l'amitié - puissent encore les maîtriser. D'autres sont venus, explique Dom, qui se
soucient peu du respect et des liens... Le décès de la mère de Mario y répond, comme en écho.
Madame Petreglia Balzic était, pour tout Rocksburg, le symbole de ces temps de solidarité et d'unité en ce lieu de souffrance et de peines.
Elle était la mémoire de cette terre, des relations qui unissaient les familles entre-elles et qui contenaient, par ces liens, la douleur et
la violence. Mario découvre, stupéfait, la grandeur et l'importance de sa mère pour la communauté lors de ses funérailles. Mais elle était aussi le ciment du couple Balzic, comme l'explique Ruth à un Mario ivre de chagrin et d'alcool. Rocksburg et Balzic se réveillent, face
au futur, avec une méchante gueule de bois. Ils vont maintenant devoir apprendre à vivre dans ce monde sans histoire, sans mémoire, sans respect.
(Livre paru aux Éditions du Rocher en 1992)
Illustrations de cette page : L'aciérie en plein cœur de Johnstown, autre ville
ayant pu inspiré Constantine