Sam Millar
Poussière tu seras (Royaume-Uni - 2006) édité par Fayard Noir (2009)
Au cours d'une promenade dans une inquiétante forêt, Adrian Calvert se dispute un drôle d'os avec un corbeau unijambiste. Il rapporte chez lui son trophée et une plume de l'oiseau avant de se fâcher avec son père, Jack. Celui-ci, ancien as de la police criminelle et désormais minable détective privé, un peu artiste et toujours plus alcoolique depuis le décès de sa femme apprend à l'adolescent qu'il est responsable de la mort de cette dernière. Adrian s'enfuit, tandis que toute la ville évoque l'anniversaire de la disparition d'une fillette et qu'un sans-abri fait une macabre découverte.Quarante-quatre... Quarante-quatre fragments d'une noirceur totale, qui dérivent, s'assemblent, s'écoulent entre les berges du Fantastique et de l'Épouvante. Quarante-quatre courts chapitres qui tentent de percer les ténèbres d'une histoire fangeuse, puant la misère, la culpabilité, l'ignominie, la détresse. Et l'innocence, une fois encore, saccagée...
Inspirée du scandale de l'Institution pour garçons de Kincora dans lequel étaient impliqués, au début des années 1980, d'importantes
personnalités, des activistes unionistes, les services secrets et la RUC [1] de sinistre mémoire, Poussière tu seras se contente
d'évoquer en arrière-plan la veine politique et historique de cette affaire.L'auteur préfère s'intéresser aux victimes, passées et présentes, à la désolation, la violence contagieuse qui détruit ce qui reste debout dans des existences déjà dévastées. Tous les protagonistes de l'histoire, à l'exception d'Adrian et de Sarah au début du livre, semblent être des survivants, broyés par cette vie grisâtre ou par des forces qui les dominent, fascination masochiste de Jeremiah, culpabilité alcoolique de Jack, cruauté mentale d'une incompréhensible Judith.
Jamais Sam Millar ne nous concède une once d'espoir, tenant l'os du lecteur et ne le lâchant plus. Quand parfois sa plume se fait plus légère ou plus rêveuse, c'est pour mieux nous assommer à la dernière phrase du chapitre. Et quand l'amour tente de se frayer un chemin dans ces ténèbres poisseuses (Judith fusionnant passionnément avec l'adolescent), il a la couleur du morbide, de l'anormal, du haineux.
On pourra ensuite discuter de la minceur du fil qui permet à l'ancien flic de remonter jusqu'à la tanière où se terre cette monstruosité humaine, pur produit, comme chez Edogawan Ranpo ou Thierry Jonquet, de notre propre monstruosité. Millar a eu le temps, en quelques superbes scènes (Adrian et le lac, Adrian et Judith, les visites à l'orphelinat Graham) de nous préparer à son stupéfiant affrontement final. Les corbeaux qui peuplent les dernières lignes de Poussière tu seras sont peut-être bien, alors, les seuls gagnants de cette histoire.
Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Mater de Vladimír Godár, avec Iva Bittová (mezzo), Miloš Valent (violon) et Marek Štryncl dirigeant l'orchestre de chambre Solamente Naturali sur une galette ECM de 2006 (Марина, большое спасибо).