15 01 2010
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Anthony E. Zuiker avec Duane Swierczynski

Level 26 - Tome I (États-Unis - 2009) édité chez Michel Lafon (2010)

Goûtez aux joies du digi-roman en suivant la traque du Monstre, le meurtrier le plus abject de l'histoire de l'humanité, classé au niveau 26 sur l'échelle des criminels du FBI, qui ne comporte pourtant que 25 échelons. Retrouvez à intervalles réguliers sur le web des passages vidéo prolongeant les éléments du livre.

Amis lecteurs du Vent Sombre, je vous sens prêts à expérimenter avec moi le digi-roman, croisement improbable de la carpe (thriller livre) et du lapin (thriller cinéma), grâce à la magie définitive de votre offre triple-play. Anthony E. Zuiker est connu en France comme le créateur de l'increvable série scientifico-policière C.S.I. [1], déclinée en trois franchises de saveurs et intérêt inégaux : les addictives cinq premières saisons de Las Vegas plus quelques épisodes forts, mais isolés pour les cinq suivantes, la très prenante et noire première saison de New York, malheureusement corrigée vers l'assez fade et banal ensuite. Enfin les très médiocres huit saisons de l'hilarant Miami où, dans un univers factice et saturé de filtres photos, David Caruso / Horatio Caine, aussi bon acteur que Johnny et Létichia dans une pub Optic 2000, n'en finit pas de retirer et de remettre ses lunettes de soleil.

métro Fort de son expérience d'homme de télé, Zuiker entend donc donner au monde, qui n'avait rien demandé, le digi-roman (digi-novel en amerlocain). Level 26, c'est l'irruption dans le cours du texte de fragments filmés, une sorte de lasagne polardière, de suspense mille-feuillesque. Vous trouvez un code dans le livre, zou, vous filez sur le net au site que l'on vous a indiqué, vous remplissez les formalités d'identification, vous posez votre code dans la boite réservée à cet effet et un extrait vidéo vous est délivré.

Avant de dire si Level 26 et son procédé sont une révolution dans l'art de lire ou un foireux pet marketing, laissez-moi vous faire pénétrer un instant dans l'intimité (non, ce n'est pas sale) du lecteur que je suis dès que je revêts l'uniforme ténébreux du Vent Sombre. Ayant retiré mon livre à la Poste lundi soir (très beau packaging, le bouquin est gainé de blanc avec une fermeture éclair que nous devons réellement ouvrir, comme le méchant Sqweegel) je le laisse de côté jusqu'au lendemain midi où je grignote quelques pages en même temps que mon maigre repas maigre [2]. Damned, en quelques minutes je suis déjà arrivé à la première incitation à me connecter ! Je cherche des yeux un ordinateur mais, manque de chance, c'est un des rares moments de la journée où je suis dans un endroit qui en est dépourvu. Zut, crotte, fouchtra, je me dépêche de regagner mon bureau (un étage à remonter) et je me branche donc sur le site pour contempler une vidéo plutôt... bof, j'en recause plus loin.

toilettes Une très longue après-midi de dur labeur plus tard, un sympathique dîner avec de vieux amis m'attend à onze stations de métro de là. Mince, zut, crotte, palsambleu, au bout de cinq stations (c'est écrit plutôt gros), Level 26 me livre un nouvel indice vidéo et, pour la seconde fois, je suis dans un endroit sans ordinateur (on se demande ce que font le Gouvernement et la RATP). Je commence à paniquer, parce qu'il me reste six stations à parcourir dans ce sens et onze stations dans le sens contraire pour mon retour. Comme tout bon Parisien, j'exècre mes contemporains – surtout dans la promiscuité souterraine du métro – et je me vois mal faire un voyage et demi avec un bouquin à la main, sans pouvoir le lire et devant, à défaut, contempler la morgue de mes semblables. Mais, le critique polardier se doit de ne reculer devant aucun sacrifice et je ferme résolument le livre, bien décidé à attendre mon retour à la VSCave pour décrypter ce nouvel indice filmé...

J'avoue, j'ai craqué au voyage retour, surtout parce que je m'ennuyais, pas par intérêt pour ce que je lisais. Encore deux incitations... C'est d'ailleurs simple : il y a vingt vidéos pour 400 pages. Faites le compte, Level 26 délivre un message de connexion à peu près toutes les vingt pages. Il est tard quand je retire mes oripeaux et je n'ai pas trop envie d'allumer mon ordinateur qui est tellement ventilé que le voisinage d'un aéroport international est d'une douce quiétude à côté. Problème, avant de faire dodo ben moi, je lis, bien à l'abri sous ma couette pour affronter les 10 ou 11° (je vous rassure, Celsius) de ma chambre. Et j'accumule encore deux indices à regarder le lendemain.

au lit La lumière éteinte et Morphée se faisant désirer (non, à nouveau, ce n'est pas sale), je réfléchis à ce curieux procédé qui interdit finalement une véritable immersion du lecteur, au-delà des vingt malheureuses pages entre chaque vidéo. Les plus geeks qui trouveront le procédé génial, il y en aura évidemment, me répliqueront que la vidéo renforce au contraire l'immersion en nous donnant des trucs à entendre et à voir, mais rien de ce que montrera Zuicker ne sera supérieur à ce que je suis capable d'imaginer.

L'exemple de la première vidéo est flagrant. Le texte nous montre le caractère monstrueux de Sqweegel qui, comme 112.484 tueurs en série déjà évoqués au cinéma, à la télé ou dans les livres, adore se filmer accomplissant ses meurtres pour, après, se faire une petite séance super 8 (ça c'est bon coco, le premier tueur en série level 26 avec une Baby Pathé). Le texte nous le dit, et fait bien monter les enchères horrifiques. L'esprit du lecteur n'a plus ensuite qu'à boucher les trous et à envisager le pire, puisque c'est de cela que le monstre est capable. Et là, on nous envoie sur le net pour regarder le film sur lequel le tueur est en train de s'exciter, et c'est un petit navet médiocre, parce que Zuiker ne peut évidemment pas montrer ce que suggéraient ces mots et encore moins ce que moi, lecteur, j'ai dans la tête... Au lieu de cela, on nous donne à voir une insipide et esthétisante scène télévisuelle que même la censure de TF1 ne trouverait pas déplacée [3].

Le pire cependant reste à venir, comme nous allons le voir, car Level 26 est d'abord une expérience d'anti-lecture >
Illustration de la page : Quelques endroits où la lecture d'une digi-roman va se révéler particulièrement délicate : métro parisien - toilettes longue durée - Une amie du Vent Sombre snobe le digi-roman pour continuer à lire vautrée sous la couette

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Archives Neil Young - Live at Massey Halle de 1971. Neil avec sa seule guitare et sa voix chancelante, Dieu que c'est bon.