A propos de Level 26 - une expérience d'anti-lecture
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Je suis de cette espèce qui pense que nous construisons en grande partie le bouquin que nous sommes en train de lire. Avec des images mentales qui nous sont très personnelles, mais aussi à coup d'interdits ou de préoccupations morales particulières, notre expérience du roman est unique et ce n'est que dans une toute petite mesure qu'elle est partageable.
En me branchant sur le site Level26.com le mercredi matin, je savais fort bien ce que j'y trouverai. Une personnification des personnages qui allait
m'être imposée par les auteurs, détruisant cette liberté qui rend la lecture irremplaçable.Je ne m'attendais évidemment pas à tomber sur un cast aussi connoté Hollywood (cinéma et télévision) : Michael Ironside en Riggins, Glenn Morshower en méchant Wycoff ou encore Bill Duke en détective Mitchell, tandis que le reste de la distribution a fait au moins une fois une apparition dans l'une des séries de Zuiker. Morshower joue les seconds rôles dans un grand nombre de shows outre-Atlantique ; on l'a vu dans 24, Shark, Friday night lights [1] ou encore Alias, Bones, Criminal Minds, etc. Quant à Ironside, on ne le présente même pas. Donc, non seulement les concepteurs de Level 26 m'imposent de l'extérieur les physiques et les comportements des personnages, mais ils leur donnent aussi les traits de comédiens juste entrevus ou très connus, un décor standardisé, une « couleur » et une atmosphère aux scènes, c'est-à-dire qu'ils confisquent pratiquement en totalité ce qui fait toute la joie de la lecture : l'imaginaire du lecteur. Et pour le remplacer par quoi ? Une bouillie assez semblable à ce que déversent à longueur de journée les téléviseurs du monde entier [2].
Après avoir consulté deux autres extraits et m'être aperçu qu'ils n'apportaient strictement rien à la compréhension de la très médiocre histoire qui
m'était racontée par le livre, j'ai décidé de suspendre mes visites au site Level 26.com (et d'éventuellement tout faire d'un coup, une fois le roman terminé).
Ce qui permet d'ouvrir un nouvel aspect de la discussion.Le livre est bâti pour accueillir ces séquences (chapitres très courts, intrigue minimale et cousue de fil blanc, vocabulaire limité, psychologie archétypique des personnages) qui se révèlent ne servir à rien, puisque Duane Swierczynski (qui est le porte-plume de Zuiker) est bien obligé de tenir compte des lecteurs qui ne regarderont pas les vidéos. Il doit donner dans l'écrit suffisamment pour suivre, ce qui fait que les passages sur le site Level 26 sont soit inutiles, soit redondants avec le livre, à un moment donné. Par exemple, une vidéo nous montre, en milieu de bouquin, Constance expliquant à Dark comment elle a trouvé une erreur faite par Sqweegel. Ne pas voir ce passage n'a aucune incidence sur le déroulement du roman, d'autant que Swierczynski en reprend l'intégralité, sous forme littéraire, quelques chapitres plus loin.
Récapitulons donc. Le digi-roman oblige à interrompre sa lecture toutes les n pages et à foncer sur un ordinateur, pour voir des séquences que l'on croirait extraites d'une mauvaise série télé, qui n'apportent rien à l'histoire et confisquent notre imaginaire. A quoi cela sert-il ? Bonne question, je n'ai pas de réponse [3].
Cette « évolution » pourtant me semblait assez prévisible, quand on constate comment certains romans industriels balisent déjà le cheminement de leurs lecteurs. Level 26 est, à mon sens, la plus basique et la moins inventive utilisation que l'on pouvait attendre d'un mix entre écrit classique et multimédia, celle d'un mode culturel dominant qui impose ses codes. Je suis certain qu'une écriture particulière au Web émergera un jour, respectueuse de l'intelligence et de la sensibilité des lecteurs, s'il en existe encore. Sûrement pas dans la suite annoncée des aventures de Dark, prévue sur un modèle collaboratif (web 2.0, quand tu nous tiens), où l'expression de la majorité (nourrie au jus de chaussette du thriller et de la télé amerlocaine) prévaudra. Un cauchemar...
Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Chrome Dreams de Neil Young (1976).