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Kirino Natsuo
Le vrai monde (2008) aux Éditions du Seuil (2010)
Un adolescent tue sa mère. Quatre jeunes filles dans leur dernière année de lycée voient leurs existences bouleversées par ce crime.Les romans de Kirino Natsuo sont toujours des récits de basculement, de frontières bousculées par la réalité et Le vrai monde se situe dans cette continuité, inaugurée par la parution en France du très émouvant Disparitions (1999). Cette filiation est encore plus marquée par l'adoption d'un motif 4+1 que nous trouvions déjà dans Out et Monstrueux : quatre femmes liées entre elles malgré leurs caractères opposés et leurs aspirations différentes, un homme dont la violence finit par les atteindre, par les révéler et l'anéantissement des vies qui en résulte.
Malgré ce motif récurrent, Kirino réussit toujours à faire un livre différent, poursuivant son décryptage de la réalité sociale des Japonaises. Ici, le basculement est double, car ces jeunes filles, qui seront l'an prochain à l'Université et donc dans l'obligation de quitter l'enfance, semblent refuser obstinément de passer dans ce vrai monde,
cet univers des adultes, des responsabilités et de la perte des illusions.Ce monde, elles le vomissent toutes, éprouvant, pour ceux qui le représentent et en premier lieu leurs parents, haine ou mépris, parfois sous le masque de l'indifférence. Le garçon qu'elles vont nommer le lombric déteste également les siens pour ce qu'ils signifient de frustrations, d'abandons et de renoncements. Ce n'est pas un hasard d'ailleurs si le fantasme habitant l'adolescent est celui d'un soldat impérial ayant capitulé et affrontant désormais la violente vengeance des médiocres.
Le geste fou du jeune homme se présente comme un sursis. Serait-il une chance de pouvoir décider de son destin plutôt que de le subir ? Toshiko, la première confrontée au meurtre et au meurtrier, va faire le choix de ne pas en faire, de rester dans l'enfance irresponsable et douillette tant que cela est encore possible. Elle n'a rien vu, rien entendu, ne veut rien savoir, préférant vivre par procuration à travers ses trois amies.
Pour Yuzan, ce garçon semble si différent qu'il est peut-être celui qui la dispensera de révéler au monde son homosexualité, ce poids qu'elle traine,
qu'elle pense bien dissimulé alors qu'elle est totalement transparente. C'est pour cela qu'elle l'aide à fuir, pour se rendre rapidement compte
qu'il est une impasse, semblable aux autres. Son contact ne l'a pas transfigurée, elle reste une lesbienne inavouée.La fantasque Kirarin, qui mène également une double vie, écolière modèle le jour et ganguro la nuit, voit dans la fréquentation du matricide autant une source de prestige que d'amusement. Contrairement à Terauchi, l'intellectuelle tourmentée qui décrypte clairement la personnalité du jeune homme, Kirari est aveugle, son désir rend beau et dangereux le lombric, exaltante une destinée à ses côtés. Bien plus en tout cas que le faux-semblant de se donner à des inconnus dans les rues de Shibuya. Quand le désir s'efface, s'effondre, le garçon apparait pour ce qu'il est, ennuyeux, infantile, perdu. Ce qu'elle est également, alors que se termine leur course folle «...je n'ai aucune idée de ce que je veux vraiment voir cesser. Probablement pas le lombric en train d'égorger le chauffeur.»
Reste donc Terauchi, la plus lucide des quatre, la seule – moralement monstrueuse – a finalement choisir en toute connaissance de cause ce que sera sa vie. Son geste clôt le basculement, volontaire ou involontaire, des quatre amies dans ce Vrai monde, dévasté par la mort et la culpabilité. Dans un roman beaucoup plus court qu'à son habitude, Kirino Natsuo a développé des figures féminines très proches de ses personnages antérieurs, à un autre moment de la vie.
Même si Le vrai monde, qui ne relève toujours pas du noir ou du thriller, semble moins dense et intense que les précédents romans [1], il reste très cohérent avec le reste de cette œuvre intelligente et passionnante.
Illustrations de la page : Écolière • Ganguro à Shibuya
Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Complete communion de Don Cherry (1965 - Blue Note) et Live at the Jazz Workshop de Thelonious Monk (1964, galette Sony de 2001).
Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Complete communion de Don Cherry (1965 - Blue Note) et Live at the Jazz Workshop de Thelonious Monk (1964, galette Sony de 2001).