22 06 2008
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Service de Presse

Humeur

Je m'étais promis de ne plus accepter les services de presse. D'abord, parce qu'il est difficile de lire agréablement hors de ses goûts, ce qui est pratiquement toujours le cas quand on m'envoie des bouquins. Ensuite, parce qu'il faut lire puis éventuellement écrire sur le sujet dans une urgence marketeuse (ici "mail de rappel" une semaine après réception des bouquins) qui est insupportable [1]. Je dis "éventuellement lire et écrire" parce que, la plupart du temps, l'expéditeur n'en attend pas autant : si vous parlez de son produit d'une voix bienveillante, cela lui suffit. Et, pour ça, pas besoin de l'avoir lu.

Ayant malheureusement une nouvelle fois dit oui et lisant par définition tous les ouvrages dont je parle sur
Le vent sombre, je me suis donc retrouvé face à un choix difficile ; un thriller d'apparence fantastique (si j'en crois la quatrième de couv') d'un auteur amerlocain non connu de moi ou le dernier volet d'un triptyque de deux auteurs français pas plus connus puisque je ne m'intéresse absolument pas, ou si peu, à la production nationale.

Le thriller fantastique ne m'attirant pas particulièrement, je m'attelais au pavé de 560 pages écrit par mes compatriotes. Mais une question me turlipinait : allais-je pouvoir comprendre puis parler correctement d'un livre concluant un cycle dont je n'avais pas lu le début
[2] ?

Instinct de Jérôme Camut et Nathalie Hug (2008)

Les voies de l'ombre, tome 3

Ça va mal pour Kurtz (voir les livres précédents), qui s'échappe finalement de l'endroit où ses ennemis le séquestraient et tente de regagner la civilisation en traversant les terres désertes et glacées du Cercle polaire arctique finlandais, avec deux paires de chaussettes, un jambon et des steaks d'humain pour tout viatique. Ça va mal pour Daza, qui vivait peinard à Mombasa et que l'on vient chercher pour sauver le monde alors que sa femme va accoucher. Ça va mal pour Shan, amnésique poursuivie par des ninjas qui veulent sa peau, découvrant qu'elle est l'une d'entre-eux et qu'elle a tout pour en devenir le chef provisoire. Et ça va mal pour la France, vidée de ses emplois, ses richesses confisquées par des élites politiques et économiques réactionnaires et accapareuses, réduite à la misère mentale par des médias à la botte des précédents, prête à plonger dans la révolte et l'affrontement si quelqu'un allume la mêche (pour cette dernière phrase, j'ai extrapolé).

Cela ressemble surtout à un feuilleton façon fin XIX°, début XX°. Tous les ingrédients sont là : Kurtz le Méchant, increvable et forcément génial, énième épigone de Fantômas, criminel parce que sa belle-mère n'était pas sympa avec lui quand il était môme, défie l'Ordre et la Loi (et l'image autoritaire de Monsieur Père adepte des fellations ancillaires) avec, à son service, ces ombres mystérieuses qui tuent plus efficacement encore que les thugs dans Bob Morane. Face à lui, Daza le Gentil, ancien flic bientôt père, vrai rebelz à catogan, qui ne veut pas, pour ses filles à naître, d'un monde selon Dick Cheyney le FMI Laurence Parisot Kurtz, c'est dire s'il est rebelz. Et aussi, dans le désordre, les souterrains et les égoûts de Paris, la foule indifférenciée, grondante, menaçante (et apparemment plutôt basanée) prête à faire basculer la ville dans le chaos, l'indispensable camp gitan ! (comme dans Sue, Féval ou Zévaco, l'un des trois, peut-être les trois), quelques considérations sur la médiocratie politique qui nous gouverne sur fond d'Übermensch toujours à venir, beaucoup de fil blanc, pas de raton laveur...

Traité en chapitres courts afin que la chose rebondisse toutes les trois ou quatre pages, c'est le livre de plage idéal. Entre deux baignades et une partie de volley-ball, on ne s'inquiétera pas de la grandiloquence ridicule de pas mal de dialogues (j'attendais un Fatalitas ! qui ne vint jamais) et de la totale irréalité de l'ensemble (car il faut comprendre que la cascade d'événements que nous venons de subir avait toujours déjà été prévue par l'esprit génial - mais, rappelons-le, criminel, brrrr - de Kurtz) enfermée dans une conception fort élastique du temps.

Trahi par les plus hautes sphères politiques, menacé par une foule où les extrêmes - instrumentalisés par une Main Invisible (sans doute celle du Marché, je ne connais qu'elle qui soit aussi cynique) -, veulent la peau de Kurtz (pour ce qu'il a fait précédemment peut-être ?), Daza s'alliera le temps d'une évasion tumultueuse et d'un accouchement souterrain à son pire ennemi, trouvant même qu'à l'exception de sa façon d'élever les enfants, la vision du monde de Kurtz/Dexter [3] est plutôt partageable. Quant à l'ex-ennemi public numéro 1, attendri par les mignonnes petites jumelles de l'ex-flic et physiquement légèrement amoindri par ses douze jours à -40° celsius dans la campagne lapone, il semble hésiter à signer pour le rôle du Méchant dans un quatrième tome des Voies de l'ombre. Presque une fin heureuse.

Les fans des deux premiers épisodes ont apparemment apprécié ce final, ce qui est le principal. Et, quelque part, n'ai-je pas écrit un "...c'est le livre de plage idéal" digne de figurer sur une quatrième de couv' ? Mission accomplie.
Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Le concerto pour piano en la mineur de Grieg, Walter Gieseking au piano, Karajan conduisant le Philarmonia Orchestra (réédition 1994). (2007)