11 01 2009
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Service de Presse

Duel en enfer de Bob Garcia (2008)

Pour faire face à une fronde de ses lecteurs, le directeur du Strand qui publia jadis les aventures de Sherlock Holmes telles que rapportées par son fidèle Watson, obtient de celui-ci les notes inédites permettant de faire la lumière sur le rôle joué par le célèbre détective londonien dans l'affaire de Jack the Ripper.

Mettre ses pas dans ceux d'un auteur pour faire revivre un personnage, surtout lorsqu'il est aussi universellement connu que Sherlock Holmes, est à double tranchant. Mettons du côté positif, artistiquement parlant, le bonheur d'offrir une aventure inédite sans oublier, commercialement parlant, le côté facilement identifiable du livre qu'apporte - dans le flot dense et indifférenciateur des parutions polardeuses - la notoriété d'un tel héros. Le côté négatif est à l'aune de la trahison de l'œuvre originale, donc variable selon les lecteurs et leur attachement à celle-ci.

Je suis toujours circonspect devant de tels pastiches (je déteste par exemple la très médiocre reprise du Juge Ti) mais la lecture des Aventures de Sherlock Holmes remontant à mon adolescence, je me vois mal jouer ici les gardiens du Temple (du Canon pour être exact). Pour ce que j'en ai lu sur l'internet, certains sont enthousiastes devant le style de Garcia, d'autres regrettent amèrement la richesse d'écriture de Conan Doyle [1].

jack the ripper Je me suis donc permis de lire Duel en enfer comme n'importe quel polar historique en essayant d'oublier un instant que je n'apprécie que finalement médiocrement le genre. Rappelons tout d'abord que la rencontre entre Holmes et Jack n'est pas nouvelle puisqu'elle tenta déjà romanciers et cinéastes.

S'agissant des films, il y eut d'abord l'assez anecdotique A study in terror de James Hill en 1965 qui abordait de façon plutôt légère les hypothèses historiques liées à l'Éventreur. Puis, le pas mauvais Murder by decree de Bob Clark en 1979 qui prenait ouvertement parti pour la thèse du complot maçonnique / royal et où Sherlock Holmes, incarné par Christopher Plummer, se dressait autant devant la raison d'Etat et le mensonge des classes sociales supérieures que devant l'hydre de l'anarchie symbolisée par des agitateurs socialistes. Nul doute que Bob Garcia connait ces films, comme il connait également le plus récent Jack the Ripper tourné en 1988 pour Thames Television, avec Michael Caine dans le rôle du Chief Inspector Abberline, qui faisait le point romancé sur un certain nombre de thèses connues à l'époque s'agissant du tueur et dont certains matériaux (par exemple la place exagérée réservée à l'acteur Richard Mansfield) semblent se retrouver dans ce Duel en enfer [2].

Souvent, les polars historiques se donnent deux missions : nous divertir et nous instruire. Comme nous en informe l'auteur dans sa postface, un certain nombre de personnages de son livre ont été protagonistes de l'affaire et c'est donc tout en rappelant ce socle très réel que Garcia va construire sa propre variation. De fait, il soigne sa reconstitution historique (au point d'en faire même un peu trop, l'épisode avec Joseph Merrick paraissant superflu [3]) et j'ai plutôt apprécié ses atmosphères et la façon dont il fait se confronter deux mondes : celui du lupen prolétariat de l'East End et celui du très conservateur et très bourgeois Watson [4]. Le langage sexuellement connoté y apparaitra sans doute excessif à un grand nombre de lecteurs mais il y a fort à parier qu'il en était ainsi dans le Londres populaire sous Victoria.

Bob Garcia Duel en enfer Le problème majeur n'est toutefois pas là mais dans la construction même du récit. La façon dont Bob Garcia introduit cet inédit - c'est-à-dire via le journal intime de Watson - n'est qu'initialement ingénieuse. Ces notes prises au jour le jour contraignent l'auteur à la répétition fâcheuse de mornes allers et retours entre les lieux d'enquête et Baker Street tout comme aux commentaires propres à la vie intime du Dr Watson, assez inintéressants et qui alourdissent la narration. Le plus surprenant reste que Watson/Garcia n'a rien à dire sur la vie sociale des deux duettistes, dont on peine à percevoir la profonde amitié. Il enferme Holmes dans un mutisme lié à ses expériences et à la difficulté de l'enquête plutôt commode pour ne pas avoir à faire exister le personnage en dehors des actes liés aux meurtres, faisant du même coup apparaître Watson comme un second rôle déconsidéré par rapport à l'affaire.

Le deuxième élément gênant reste la faiblesse générale de la variation personnelle de Garcia sur le thème, c'est-à-dire hors le rappel des faits et des possibles identités de l'Éventreur. Peut-être la vérité était-elle d'une banalité aussi affligeante, nous ne le saurons jamais vraiment, et je ne suis pas ici en train de demander une fin spectaculaire, en accord avec la dimension mythique de l'histoire de Jack the Ripper. Mais David Peace, dans des circonstances quasi identiques (affaires réelles sensationnelles et médiocrité du meurtrier), avait écrit un très grand livre dénonciateur (Red Riding Quartet) alors que Duel en enfer reste un divertissement un peu trop long (450 pages) et sans conséquences.

Enfin, dernier élément commun à pratiquement tous les polars historiques, l'impossibilité pour le romancier de ne pas chasser réellement la modernité de son propos. Je sais que beaucoup de lecteurs ne sont pas dérangés par ces anachronismes mais ils équivalent pour moi à la colorisation d'un film noir photographié par John Alton. Bref, partiellement convaincu seulement par ce Duel en enfer même si je reste persuadé que Bob Garcia a dans sa plume de quoi écrire un bon et plus personnel roman populaire.
Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : Bande originale du film West Side Story.